31 août 2009

UNE FILLE DE DOUZE ANS MET UNE CLAQUE AUX DIRIGEANTS DU MONDE

Bonjour à toutes et tous,

 

Une fois n’est pas coutume : il ne s’agit pas ici d’Atelier d’Ecriture mais de quelque chose qui me parait être à cent lieues  de tout discours quel qu’ilssoit et qui parle de l’essentiel, de l’urgence, du futur, de la vie...

Et c’est une fille de 12 ans qui met ainsi « une claque aux dirigeants du monde » !

N’est-ce pas merveilleux ?

Des lendemains qui chantent : moi, ça me réconforte !

Pas vous ?

Bien cordialement,

Serge Delacourt

 

Cliquer ci-dessous:

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27 août 2009

UN "CADAVRE EXQUIS" MUSICAL

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UN CRIME PARFAIT

 

 *

 

            Gustin, petit, râblé, la tête dans les épaules, le cheveu noir, était costaud comme tout. C’était ce qu’on appelle, sans conteste, un brave type !

Le genre de type qui, lorsque vous êtes dans l’embarras avec votre bagnole, que vous êtes « en rade », vous propose gratuitement ses services. Comme il n’était pas sot et que les moteurs n’avaient pas de secret pour lui, vous étiez assuré de repartir bien vite, rasséréné, pour honorer le rendez-vous qui vous attendait !

Lorsque sa femme prenait en pension deux ou trois mouflets de sa sœur de « Paris », non seulement il ne s’y opposait jamais et, si l’un d’eux était en âge de travailler un peu dans les champs avec eux, il encaissait, bien sûr, le salaire mais l’argent de poche, le « dimanche », ne faisait pas défaut, au même titre que ses propres enfants.

Oui, sans conteste : un brave homme !

Quand il était à jeun !

Parce que, quand il « picolait »… Alors là, il picolait !

Cela se voyait venir : il se renfrognait, ronchonnait, ne parlait plus à personne puis disparaissait.

De temps à autre, il s’éclipsait, comme ça, allait prendre un « bock » chez « Camille », le troquet du coin, à deux pas de chez lui, puis un autre « bock », ou un « demi » : ça dépendait de l’humeur !

Mais, humeur ou pas, quand c’est parti, c’est parti : il s’éloignait en direction du Centre Ville, vers la gare et faisait systématiquement tous les bistros qui se situaient sur son trajet. Et là, je peux vous dire, c’était pas que de la « bibine » qu’il torchait, mais un petit coup de rouge, puis deux, puis trois…dix ! Ensuite il passait au suivant : le « Café des Amis », le « Café des Sports », le « Tord Boyau », l’ « Estaminet », la »Brasserie du Commerce »…En arrivant près de la gare, on finissait le bonhomme au pastis !

Il faut être honnête : jamais il n’entrait à la « Brasserie de la Gare » !

Il faut dire qu’il en avait été viré, un jour, par le patron et son commis :

- Sors d’ici, dehors : je ne veux plus te voir chez moi, ivrogne !

- Ivrogne, ivrogne…Non mais, des fois ! Ivrognes vous-mêmes bande de lâches : à deux contre un… Puisque c’est ainsi, tant pis pour vous : vous n’aurez plus mes sous, je ne remettrai  plus les pieds dans votre « taule ».

En ce qui concerne le « manque à gagner » pour le patron, ça n’était certainement pas négligeable vu que la consommation de Gustin n’était pas négligeable non plus ! Mais il tînt parole : il ne remit jamais les pieds dans la brasserie…vu qu’il y en avait d’autres sur son chemin !

Je le soupçonne d’ailleurs d’avoir jalonné son parcours de tous les bistros afin de ne pas se faire remarquer, de ne consommer, dans chacun, que modérément. Enfin, quand je dis modérément…

De toute façon, il était connu « comme le loup blanc », pas seulement sur le chemin de la gare, mais dans toute la ville et les villages avoisinants jusqu’à vingt kilomètres à la ronde et son souvenir hante encore les mémoires !

Au « Café des Sport », le patron l’avait « à l’œil ». Il était bien plus fort que lui : un gros, grand moustachu, avec plein de poils noirs sur les bras, qui en imposait à Gustin. Malin, celui-ci faisait comme s’il n’avait pas bu, comme s’il était à jeun (ce qui lui arrivait, forcément, au début !). Il y aurait certainement réussi, n’eût été l’œil torve et vacillant qui ne trompait personne. 

Toujours est-il que ces jours-là, les jours de ses escapades, on le retrouvait dans le hall de la gare, allongé sur une banquette, fin saoul ! Il ronflait comme dix sonneurs et ces bruits incongrus, immanquablement, attiraient l’attention des employés du Chemin de Fer. Le Commissariat connaissait bien Gustin : la voiture de police le ramenait chez lui, le rendait à sa femme qui, bien sûr, le houspillait tant que ça peut ce dont, dans son sommeil, il n’avait cure !

Le lendemain, frais et dispos, l’œil vif, le geste sûr, on le retrouvait bricolant sur la maison, retournant la terre de son jardin ou accomplissant un travail temporaire qu’il parvenait toujours à dégotter, vu qu’il savait travailler.

 

*

            A propos de cure…

            Eh bien, justement, à la suite d’un accident mineur de la circulation, il fut emmené à l’hôpital. Et là, sans lui demander son avis, on le dirigea vers le service de désintoxication.

            Gustin, brave homme, ne s’opposa pas aux traitements, il les suivit scrupuleusement : ce fut en fait, pour lui, l’occasion de répondre favorablement aux prières cent fois réitérées de sa femme.

            « Pourquoi pas ? Elle sera contente… »

            Au bout de trois semaines d’hospitalisation, Gustin avait retrouvé toute sa forme, un teint de bébé et son sourire.

            Hélas…

            Hélas, ses bonnes intentions ne durèrent que ce que durent les roses : « l’espace d’un instant » !

            Il reprit ses escapades vers la gare…

            Sa femme le mit en garde :

            - Si tu ne te fais pas soigner sérieusement, je m’en vais avec les enfants ! Tu ne nous verras plus jamais.

            De bonne grâce, Gustin reprit le chemin de l’hôpital. Son second séjour fut suivi d’un troisième, puis d’un quatrième, d’un cinquième…

            Il en fit - tenez-vous bien - dix-sept !

            A la fin du dix-septième séjour, il salua le personnel du service qui, à force, le connaissait bien. L’Infirmier en Chef, un grand gaillard chaleureux, lui tapa sur l’épaule, lui sourit et lui serra la main :

            - Allez, au revoir Gustin… A la prochaine !

            Oui, d’accord : c’est un humour un peu facile et d’un goût douteux.

            Et c’est probablement ce que perçut Gustin. Il ne répondit pas.

            Il retrouva sa famille. Sa femme, habituée, ne demandait plus rien, n’espérait plus rien. Elle lui fichait une paix royale !

            Comme les autres fois, il reprit son bricolage, son jardin, ses missions temporaires. Comme il était connu dans toute la région pour ses qualités professionnelles et encore plus pour ses cuites pharaoniques, son histoire de cures renouvelées dix-sept fois le précédait partout. Personne ne lui en parlait mais tout le monde en riait. Comme l’Infirmier en Chef, ils attendaient, les braves gens, ils attendaient la prochaine : la dix-huitième !

            Et bien il n’y en eut pas de dix-huitième !

            Inlassablement épaulé par sa femme ; Gustin avait retrouvé, intacte, sa force de vie : effacé le « côté obscur de la force ». Terminé, plus une goutte, pas « ça » !

            Fini, n.i ni, guéri…

            Oui : GUERI…G.U.E.R.I !

            Ca vous en bouche un coin, hein ?

 

*

 

Des années passèrent. Les enfants étaient maintenant des hommes…

Un jour, « Belle Maman » réunit toute la famille pour son soixantième dixième anniversaire. Ce fut une bien belle fête, bien copieuse, bien arrosée.

Seul Gustin était véritablement sobre : eau, soda… Il refusait aimablement toute boisson alcoolisée :

- Non, merci ! disait-il en souriant.

« Belle Maman » s’approcha de lui, une coupe de Champagne dans chaque main :

- Gustin, vous prendrez bien une petite coupe de Champagne avec moi ? Pour mon anniversaire…

- Non, Maman, merci.

- Allez, pour me faire plaisir ! minauda-t-elle.

- Non… Vous savez bien que je ne dois plus boire une goutte…

- Mais enfin, Gustin… Juste une goutte pour trinquer avec moi ! Vous êtes guéri maintenant.

- N’insistez pas Maman…

Belle Maman haussa le ton :

- Gustin, je vais croire que vous ne souhaitez pas la bonne santé à votre belle-mère ! Que vous ai-je fait pour que vous soyez si injuste ?

- Mais non ! Vous savez bien qu’après ce que j’ai vécu, il ne faut pas, il ne faut plus.

- Allons, allons, Gustin, fit-elle séductrice, une toute petite goutte…Avec moi ! Puisque vous êtes guéri : GUERI !

 

*

 

Gustin finit par accepter la coupe de Champagne si joliment offerte. Il en reprit une seconde, une troisième. Il retrouva le parcours ancien, tout jalonné de bistros sympas, en découvrit d’autres encore, plus loin, ailleurs.

Le jardin se retrouva en friche. La maison, ancienne déjà, laissa entrer la pluie et sortir femme et enfants. Les employeurs ne voulaient plus de lui et, d’ailleurs, il ne recherchait plus aucun travail.

On le retrouva, un jour au petit matin, sous le pont qui enjambait le canal, inconscient, à demi gelé.

Transporté aux urgences de l’hôpital, on le mit immédiatement en Réanimation.

Trop tard…

Il mourut dans la nuit sans être sorti de son coma.

 

SergeD.

Atelier d’Ecriture de Henvic

 

24 août 2009

SAMEDI 26 SEPTEMBRE 2009...

 

Chers Amis,

 

L’Atelier d’Ecriture de Henvic reprendra ses activités à compter du Samedi 26 septembre 2009, à 15 heures précises, dans les locaux de la Bibliothèque Municipale de Henvic (Ker an Oll).

Cette première séance sera suivie d’un « apéritif » de bienvenue !

 

Les nouvelles inscriptions seront reçues à ce moment : l’Atelier d’Ecriture est ouvert à tous, qu’ils soient de Henvic ou d’ailleurs, et gratuit. Cependant, une cotisation à la Bibliothèque est demandée (10 euros par an : modeste participation à l’éclairage, le chauffage, l’assurance…)

La première année de « pratique » est très encourageante et de nouveaux projets seront développés au fur et à mesure de nos rencontres…

A signaler le blog de l’Atelier :

(http://ecrire-edition-diffusion.blogs.letelegramme.com/)

Il est alimenté par les participants mais également par des correspondants à distance (près de 150 textes).

Pour tout renseignements : serge.delacourt@wanadoo.fr ; tél :0603350207.

 

 

 

CONCOURS DE NOUVELLES

Chers amis lecteurs, correspondants ou participants de l'Atelier d'Ecriture de Henvic,

 

Je vous communique l'information ci-dessous diffusée par « Les amis des arts et de la culture » de Riantec (56670) qui organise, dans le cadre du 21e salon du livre de Riantec, un concours de nouvelles...

Pour ma part, je compte y participer et je serais ravi que vous preniez la même décision! 

Lisez le règlement et, si vous le souhaitez, prenez contact avec moi: 06 03 35 02 07.

Bien cordialement

Serge Delacourt

 

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12 août 2009

Petite histoire irrévérencieuse et blasphématoire !

 

***

            Pierre le fit patienter longtemps mais, tout de même, beaucoup moins que l’éternité !

            - Vous êtes un type plutôt sympathique, lui dit-il, j’espère pour vous  que le Patron ne sera pas trop de mauvaise humeur !

            -Pourquoi ?

            - Ben, c’est pour vous, hein ! Parce que je crains que vous ne l’ayez quelque peu contrarié tout au long de ces quelques années.

            - Je ne vois pas pourquoi…

            - Peut-être que vous ne voyez pas, Vous, mais lui voit tout ! N’allez pas croire : il vous connaît à fond !

            - Bah, évidemment, avec Internet maintenant… Mais de toute façon, je n’ai pas grand’chose à me reprocher !

            - Oui, oui… C’est toujours ce que l’on dit ! Mais quand on épluche un peu le dossier…

            Pour Emmanuel tout était dit. Il n’y avait plus à y revenir. Sa confrontation avec le « Patron » n’était, pensait-il,  qu’une simple formalité administrative, rien de plus ! Les lenteurs administratives l’exaspéraient autrefois mais, s’il ne s’y était jamais vraiment habitué, du moins le laissaient-elles indifférent. Aussi écoutait-il Pierre assez distraitement, sans prêter grande attention à ce qu’il disait. Celui-ci s’en vexa un peu :

            - Tenez, là, au hasard, dans votre dossier : le refus d’un morceau de pain à l’enfant…

            - Quoi ? Mais c’était il y a longtemps !

            - N’empêche !

            - Hum, c’est vrai… Je n’en suis pas fier mais, à côté de ça, j’ai donné pas mal de victuailles à ces pauvres gens !

            - Il est vrai, il est vrai : cela vous sera compté aussi. Mais vous savez, ici, le pain pèse plus lourd que les boîtes de conserves. Surtout quand il est sur l’autre plateau de la balance !

            Cette péroraison commençait à échauffer les oreilles d’Emmanuel :

- Je crois, moi, que vous profitez de votre petite place bien au chaud…

- Hé, hé… Bien sûr, votre éternel esprit de contestation, hein ! Pour vous notre autorité ne compte que pour du beurre, vous ne la reconnaissez pas…

- Mais non, c’est pas ça : simplement il me semble que vous avez probablement bien d’autres chats à fouetter que vous préoccuper d’une misérable affaire de pain et de boîtes de conserves !

- C’est là, mon cher, que vous faites erreur : vous vous mettez le doigt dans l’œil jusqu’au coude ! Car, précisément, votre histoire est significative. Tout est dans tout : il n’y a pas de petites actions. Une bonne action minuscule a un poids, une certaine valeur mais une mauvaise action, si insignifiante qu’elle vous paraisse, a un poids mille fois supérieur ! Tenez, l’autre jour, un type est entré ici. Qu’est-ce qu’il a pris ! J’ai bien cru que le Patron allait le foudroyer. Il est vrai qu’il était dans un de ses mauvais jours…

- Et de quoi s’agissait-il ?

- Rien, enfin presque rien : cet homme, quand il arrivait à son bureau, prenait un malin plaisir à jeter ses mégots sur le carrelage que venait de nettoyer la femme de ménage, par mépris, par indifférence du travail des autres.

- Et alors ? Que lui est-il arrivé ?

- Redescendu au sous-sol !

- Mince, au sous-sol ?

- C’est comme je vous le dis !

- C’est exagéré quand même !

- Tout est dans tout, vous dis-je !

- Oui, mais enfin, rien à voir avec mon histoire de morceau de pain ! Et puis, y’en a marre des enfants-rois qui exige tout, tout de suite, tout le temps…

- Un enfant-roi ? Dans une fourgonnette ? En plein hiver ? Ca n’est plus un enfant-roi, c’est l’Enfant-Roi, c’est…le Petit Jésus !

- Vous vous moquez : Jésus, pour autant que cette histoire soit authentique, c’était il y a deux mille ans.

- Mon bon monsieur, alors là ça n’est plus jusqu’au coude que vous vous mettez le doigt dans l’œil, mais jusqu’à l’omoplate ! Des « Petits Jésus », ça n’est pas une seule fois qu’il en naît un, pas même une fois par an : c’est tous les jours ! Dans des taudis à Paris, dans des étables, des granges, dans la fange, la misère. Partout ! Et pire que la misère, l’indifférence ! Voyez-vous, ils n’ont pas été annoncé, eux, alors, hein, pas de Roi Mage, pas d’illumination…

- C’est vrai, mais que peut-on faire ?

- Que peut-on faire ? Mais c’est facile : respecter les gens, accorder, justement, un croûton de pain, être solidaire. Ca n’est pas tant le pain qui manque mais le don du pain. Qui est un dû, pas une aumône !

 

A ce moment, une voix forte, autoritaire, se fit entendre :

- Pierre, envoyez-moi le suivant !

Emmanuel fut tout à coup intimidé par cette voix. Comme si elle lui rappelait  quelqu’un. Une image lui traverse l’esprit : « Mon père… »

Mais oui, bien sûr, quand il n’était encore qu’un enfant !

Il parlait peu, son père, mais quand il ouvrait la bouche, il se faisait entendre !

Il pensa : « Mon père… qui êtes aux cieux. »

La voix de Pierre :

- Voilà, voilà, Seigneur !

Seigneur ? Mais qu’est-ce que c’est ? « Sacré nom de D… Heu, non : sapelipopette, c’est pas vrai, c’est pas possible, je rêve… »

- Ah, vous voilà, vous ! Non, vous ne rêvez pas.

- Heu, monsieur… Seigneur… Heu… Je suis enchanté de faire votre connaissance. A qui ai-je l’honneur ?

- Nous y voilà justement ! Qui suis-je ? Mais nom d’un petit bonhomme que vous êtes : je suis Dieu, tout le monde sait cela ! Qu’est-ce que vous croyiez jusqu’à présent ? Que je n’existais pas peut-être ?

- Excusez-moi Monsieur…Heu : excusez-moi mon Dieu.

- Il est un peu tard pour s’excuser, vous ne croyez pas ?

- Ben, c'est-à-dire… Je ne pensais que j’allais mourir si vite ! J’avais pas prévu…

- Ah, vous n’aviez pas prévu ! On vous a laissé quand même pas mal de temps, non ? Rappelez moi votre âge…Comment, tant que ça ? J’aurais dû vous rappeler plus tôt ! Et pas seulement pour vous demander votre âge.

- C’est que, Seigneur, j’avais beaucoup de choses à faire.

- Oui, oui, je sais : les terriens ont toujours plein de choses à faire ! Alors, ils contestent mes décisions : ils n’arrêtent pas de m’envoyer des messages pour un oui, pour un non. Et avec Internet, c’est pire encore : « Seigneur, faites que je gagne au loto », « Seigneur, donnez-moi le moyen de séduire ma voisine », « Seigneur, donnez-moi le pain quotidien ». Et gna-gna-gna et gna-gna-gna ! Mais « cré-vingt-noms », le pain quotidien, ça se gagne : travaillez plus pour manger plus !

- Oh, Seigneur, pas vous…

- Heu, oui, bon ! Mais faudrait quand même se rappeler que le pain, c’est le boulanger qui le fait ; la farine, le meunier ; le blé, le paysan ! Donnez-moi, donnez-moi… Et en échange, à moi, qu’est-ce qu’on me donne, hein, qu’est-ce qu’on me donne ? Je suis seul ici pour faire tout le boulot. Saint Pierre ? Oui, il fait bien son travail de secrétariat, mais sorti de la routine, vaut pas tripette ! Et voyez mon Eglise sur terre : pas souvent un joli billet aux quêtes. Mêmes les pièces jaunes, je vous dis pas, elles se font rares : Bernadette est déjà passée ! Non : pas Bernadette Soubirou, Bernadette Chirac !

- Seigneur, je vous en prie, calmez-vous !

- Seigneur, Seigneur… Bon, je me calme. Alors, que puis-je faire pour vous ?

- Rien !

- Rien ? Comment ça rien ?

- Ben non, rien ! Je n’ai plus besoin de rien.

- Ah, bon… Oui, c’est vrai : vous ne demandez jamais rien, vous ? Ah, si, je vois : à l’âge de dix ans : une petite prière vite fait pour retrouver les clés que vous aviez perdues. Et vous les avez retrouvé vos clés ?

- Ben oui !

- Alors là, c’est fort ! Vous faites une prière – assez modeste, soit dit en passant et sans vous offenser ! – vous retrouvez vos clés et ensuite, pendant tout ce temps, jusqu’à l’âge avancé…

- Oh, Seigneur, pas tant que ça quand même !

- Ne m’interrompez pas tout le temps : c’est agaçant, à la fin ! Je disais donc… jusqu’à l’âge avancé auquel vous êtes parvenu, vous vous êtes convaincu que tout simplement vous ne les aviez pas bien cherchées la première fois et mieux la seconde fois ! C’est plus fort que de jouer au bouchon ça !

- Seigneur, je ne savais pas…

- Et gnin-gnin-gnin et gnin-gnin-gnin : c’est reparti ! Vous voulez peut-être que Pierre intercède pour vous aussi, qu’il vienne me susurrer à l’oreille : « pardonne-lui Seigneur, car il ne savait pas ce qu’il faisait » ?

- Non, Seigneur, c’est pas ça : je croyais que « poussière, je devais retourner à la poussière ». Et puis, voilà, vous êtes là…

- Un peu, mon n’veu, que je suis là ! Et pour un bout de temps encore… Vous n’êtes qu’un paltoquet ! Ah, les hommes, comme disait Marie-Madeleine, ils sont bien ingrats ! Mais quand donc apprendrez-vous que j’ai besoin de vous. Je crois en vous, moi, mais vous… Un petit peu par ci, un petit peu par là ! Si vous ne croyez plus en moi, alors… alors je n’existe plus ! Et c’est ce que vous voulez, mécréant ?

- Non, Seigneur…

- Et bien oui : moi, le Seigneur soi-disant tout puissant, j’ai besoin des hommes, j’ai besoin de vous !

- Que votre volonté soit fait : dites, Seigneur, et j’obéirai.

- Je ne veux pas la mort du pêcheur, je veux sa rédemption… Vous n’êtes pas un méchant homme mais vous  méritez néanmoins une sanction. Tiens, je vois que vous exploriez les fonds marins autrefois ?

- Oui, Seigneur, j’ai plongé un peu partout.

- Attendez ! Ca tombe bien, j’ai justement  quelque chose qui correspond à vos aptitudes. C’est un châtiment modéré : allez, zou, trois siècles de plonge à la Cuisine Céleste.

Et que ça saute !

- Non, non, c’est pas juste !

 

***

SergeD.

Atelier d'Ecriture de Henvic

06 août 2009

CAP’TAIN « MEIN GOT »

 

***

 

 

            Charmant! Positivement charmant, sympathique: lorsqu’il me parla de sa petite fille qui avait cinq ans, je me sentis ému et tout à coup très proche de lui.

            Eh oui: nous avions sensiblement le même âge et lui avait la chance d’être grand-père!

            Sa façon de parler de la vie, de son travail, de ses amis, de sa famille me plaisait beaucoup.

            C’est au restaurant « Le Bon Accueil » de madame Lavilliers que nous nous sommes rencontrés, un routier ! Madame Lavilliers, a créé seule cet établissement qu’elle dirige d’une main de « maître ». La nourriture est agréable, mais je n’ai malheureusement jamais trouvé le courage de lui dire que sa sauce vinaigrette, dont elle arrose si copieusement sa salade, est tout bonnement infecte! Mais, il lui sera beaucoup pardonné devant l’éternel car elle a vraiment fait de ce lieu un endroit convivial.

            Voilà: Roger Dedieu était chauffeur-routier ! Il se trimballait un énorme bahut à travers l’Europe et s’était arrêté là sur le conseil d’un copain. Sa table était proche de la nôtre: il y terminait son repas et la conversation s’engagea spontanément, simplement. J’allais dire: normalement!

            Nous avons pris le café ensemble et c’est ainsi qu’il me confia son plaisir d’être grand-père.

            De confidences en confidences, nous évoquâmes nos âges, nos enfants, notre histoire…

            Oui, je connaissais l’Algérie, un peu, pour y avoir fait mon Service Militaire.

            Dedieu s’était engagé. Après avoir été affecté à une S.A.S (Section Administrative Spécialisée), il demanda son changement pour les R.G (Renseignements Généraux). Il y gagna vite ses galons de lieutenant puis ceux de capitaine. C’est ainsi qu’il eut en charge, pendant un an, la B.R.C.S (Brigade de Recherche et de Contre Sabotage) de Maison-Carré, près d’Alger…

            Mais attends! Maison-Carrée ? C’est là où j’ai été emprisonné!

            Une taule en tôle: au « secret ». Un endroit où l’on enfermait les fellaghas avant de les travailler un peu. Oh purée: avec les copains, la trouille d’être travaillés aussi!… L’interrogatoire, une nuit glacée de janvier, avec, à côté du lieutenant des R.G, le petit costaud, râblé, tout en muscles , qui ne disait rien! Et Martz qui  me dit à l’oreille:

- Lui, c’est le travailleur manuel: si tu ne parles pas, c’est lui qui te travaille! 

            La trouille, je vous dis!

            Mais non, il ne s’est rien passé: ils nous ont gardé trois semaines, gavé des restes du commando harki, puis ils nous ont relâché!

            Oui! Et ben Dedieu, on aurait pu se connaître à ce moment, là-bas! Lui le chef de la BRCS et moi le taulard!

            Je ne lui confiai pas cet aspect de mes réflexions: je le laissai me parler de ce temps passé, de ce « bon » vieux temps qu’il semblait regretter.

            Il se laissait aller à dire les choses: pas bon ça pour un officier des R.G !

            -« Mein Got! ». Ils m’appelaient cap’tain « Mein got »! Ca les faisait rire et moi aussi. Les harkis, eux ne riaient pas au début: mon dieu, c’est qu’ils étaient plutôt imperméables à notre humour. Alors les autres leur ont expliqué. Et ils on ri aussi: plus fort et plus longtemps que les autres!

            « Les « autres », quand ils parlaient de moi, c’était « le pitaine ». Quand ils s’adressaient à moi: « Mon cap’taine ». Les harkis, c’était chaque fois: « Mon cap’taine Mein Got ».

            « Pourquoi ce surnom? Et bien d’abord parce que je m’appelle Dedieu, Roger Dedieu ! Et que, paraît-il, je répète souvent «Ah, mon dieu » ! C’est un de mes gars qui m’a appelé comme ça. Heinz, qu’il s’appellait. C’était un type de la Légion, d’origine Prussienne. Il sortait de l’hôpital et son bataillon était en déplacement dans le sud. Ah, mon dieu, quel accent il avait !

Je lui expliquai quel était le travail de la Brigade :

            -Mon dieu, c’est pas un boulot de gamins. Il faut qu’ils parlent…

Heinz m’écoutait avec un sourire entendu:

- Che gonnais, mon capitaine, ch’ai dézà vait ze travail !          

            -Mon dieu, mon gars, on n’est pas en Allemagne, hein ! Mais il faut faire le travail : c’est pas par plaisir, c’est le boulot !

            -Fous inguiétez-pas, cap’taine, che zais gue ze zuis en Vrance : ch’ai joisi !

            -Mondieu, Heinz, c’est sérieux, arrêtez de rire !

            -Mein Got ? Cap’taine Mein Got : Che zuis à fos ordres !

            Son sourire était désarmant, à Heinz. Il lui mangeait tout le visage : on aurait dit un enfant !  Plus tard, j’ai su qu’il avait été dans les « Jeunesses Hitlériennes » et s’était illustré, très jeune, sur le Front de l’Est. Quinze jours après, il s’est fait cueillir dans une embuscade…

           

 

            « A la BRCS, il y régnait une ambiance plutôt bon enfant. On faisait notre boulot: consciencieusement! Je leur avais dit:

- Vous faites ce qu’on vous dit et tout ira bien. Si vous faites pas le boulot, vous allez en chier des vertes et des pas mûres.

            « Il y a un gars, comme ça…Il s’était engagé pourtant, comme moi: pas content de ce qu’on faisait, ce con, pas d’accord! Mais est-ce qu’on m’a jamais demandé d’être d’accord? On m’a dit:

            - Tu obéis aux ordres, c’est tout! 

            « Il disait des conneries:

« Mon capitaine, je suis chrétien: ce qu’on fait là, ce sont des saloperies, c’est dégueulasse. Sauf votre respect, je ne peux pas! »

            « Sauf votre respect! Vous vous rendez compte? Alors, mon vieux, de corvée de chiottes, et de patates… Pas de place chez nous pour les objecteurs. Les autres l’ont un peu malmené, c’est vrai, même qu’à la fin j’ai dû intervenir! Pas les harkis: aucun d’eux ne l’a jamais malmené. Ils le regardaient en silence et détournaient le regard. Ce con: il me les aurait retourné!

            « Et puis un matin il s’est foutu tout son chargeur P.M dans la tronche.

            « Pas à cause de mes gars. A cause de sa fiancée, en France, enfin… en Métropole, qui lui écrivait qu’elle se mariait.

            « Avec un autre! 

            « On a retrouvé la lettre ouverte sur le lit, pleine de sang! « C’est con…C’était pas un mauvais gars. Mais vous savez ce que c’est puisque vous êtes allé là-bas: il fallait faire le sale boulot. On était là pour ça! C’est pas les généraux, c’est pas le Commissariat Général, c’est pas les types du Gouvernement qui se tapent le travail! Des hommes de terrain: voilà ce qu’on était! La baignoire, la gégène, la « presse »… Il fallait qu’ils parlent et ils parlaient! Le bougnoul silencieux: connais pas! Un petit coup de manivelle et hop, c’est parti! Il se tait ? : un ou deux petits coups supplémentaires et c’est reparti mon kiki! Y’en avait, on pouvait plus les arrêter : ils disaient tout et même davantage!

            « Une fois, pourtant, on a failli avoir de gros ennuis: il fallait démanteler un réseau F.L.N. Le colonel avait dit:

- Je n’accepterai pas d’échec! »

            « Alors on te le lui a offert son réseau: on a pris des suspects, deux hommes et une femme, et on les a travaillé pendant deux jours en nous relayant. Ils ont parlé, ils ont donné des noms…Et ces noms-là, on les a fait parler aussi. Et puis ceux qu’ils nous on donné. Un réseau complet. Un dossier en « béton », impeccable,  ficelé en un rien de temps!

            « Dame, fallait faire « fissa » qu’avait dit le colonel…

            « Manque de pot : une famille a porté plainte sur les conseils d’un avocat qu’elle connaissait; Et lui, tout militant de l’Algérie Française qu’il était, nous a accusé de constituer des réseaux avec l’électricité. J’ai pas apprécié son humour! Et puis nous, si on faisait ça, mon dieu, c’est parce qu’on nous le demandait: pas pour le plaisir!

 

*

            « Maintenant… Maintenant, n’importe quel raton ou gosse de raton fait ce qui lui plait: tu marches dans la rue, c’est toi qui doit descendre du trottoir! Ils te regardent d’un air méprisant, ils emmerdent nos gamines…

            « Ah oui, si on nous avait laissé faire!… En ce temps-là, ils n’auraient jamais osé… »

 

            Le temps s’arrête. Dedieu est dans ses songes, dans son temps de pouvoir. Moi, silencieux, je prends une grande goulée d’air qui, malgré les miasmes de tabac et de cuisine, me paraît délectable!

            Dedieu se tourne vers un autre client, un autre camionneur, chauffeur routier comme lui. Il est assis à une table non loin de la nôtre où il termine paisiblement son repas. Dedieu me le désigne du menton:

            - Tenez: lui, là… Il est là, calme, tranquille, hein, mais… Eh, dis donc, toi: tu es d’où? 

            - Moi, monsieur? Je suis Tunisien. De Tozeur, dans le sud.

            Il sourit mais je le trouve un peu inquiet tout de même.

            -Tozeur? Connais pas… Tu es Tunisien? Ah, c’est pareil : Algérien, Tunisien… 

            Il se tourne vers moi:

            - C’est les mêmes, faut pas s’y fier, faut pas leur tourner le dos: ils ne sont pas comme nous, ce ne sont pas nos égaux… Moi, s’il le fallait… 

            Je l’interromps, enfin! Ca va: j’ai compris. J’ai pris le temps, mais j’ai compris! S’il le faut, il repart en guerre, il reprend son F.M ou sa MAT 49 et c’est parti pour la reconquête!

            A cinq ou six ans de la retraite!

            Je suis mal. Sensation de nausée: entouré de routiers, le mal des transports sans doute ! Le retour dans le temps, comme ça, sans avoir été prévenu, sans être préparé.

            Comme avant, quoi, comme ce qui encore remplit parfois mes rêves d’angoisse:

            « La discipline faisant la force des armées, tout supérieur est tenu d’obtenir de ses subordonnés, etc . »

            Je respire un coup, j’avale ma salive:

            - Et votre petite fille? Cinq ans m’avez-vous dit? Vous la voyez quand? 

            Il revient,

            Sur terre…

            Et croyez-moi : c’est pas si mal que ça la terre.

            Et le présent!

            Le bon temps, c’est quand on a vingt ans, d’accord. Le bon temps, celui qu’on a perdu, celui qu’on nous a pris, qu’on a pourri: rien à faire pour s’en détacher, pour l’enterrer!

            « Adieu Berthe! Ce temps est mort, vive le temps qu’il me reste… »

            - Ma petite fille? Dans trois jours… Je vais la voir dans trois jours : elle va me sauter dessus en criant : Papy…

            Son regard est redevenu celui du grand-père heureux, qui joue, qui partage avec sa petite fille.

            Simplement… Il faut faire attention, il ne faut pas, par mégarde, appuyer sur le bouton rouge, l’interrupteur qui plonge tout à coup le monde dans les ténèbres pleines d’horreurs sans nom.   

            C’est un peu comme quand on va à la cave et que tout à coup la lumière s‘éteint : dans l’ombre opaque se cachent les terreurs d’antan, les mystères horrifiques pleins d’araignées et de rats, les fantômes visqueux et gluants.

            Ce monde infâme qu’on traîne en nous !

 

***

 Serge D.

"Rives et Rivages" éd. Nomade - Henvic

GRAND – PERE

 

 

*

 

            L’ai toujours connu vieux, Grand-père ! Mais vieux, très vieux…

            Assis près du poêle, les yeux cerclés de rouge ouverts en permanence, comme en sentinelle aux frontières d’un « ailleurs » qui nous est inconnu. Son visage figé n’esquisse jamais aucun sourire, sans doute d’avoir trop vécu, d’avoir trop espéré, trop attendu ! Couvert de rides comme autant de rivières de sa vie passée.

            Moi, j’aime bien l’écouter quand il raconte, Grand-père, mais Mémé veille au grain :

            « Laisse donc c’te ch’tiot là tranquille avec tes histoires ! Ca peut pas l’intéresser… »

            Alors, il se tait, un moment. C’est Mémé qui a tort !

            Fameuse femme que Mémé !

            S’est toujours occupée de tout et de tout le monde. Moi, je la crains un peu : dame, les mémés qui commandent !… Pourtant, l’est toujours prévenante et gentille. Mais voilà : comme mon père, comme moi-même, l’exposition des sentiments, c’est pas son truc à Mémé.

            Grand-père voulait du tabac et Mémé ne voulait pas parce que :

            « C’est pas bon pour lui ! »

            Une ch’tiote goutte ?

            C’est pareil : c’est pas bon pour lui.

            Je la trouve un peu raide, Mémé et je suis du côté de Grand-père !

            En coulisse, en catimini, -en « loucedé » quoi !- veillant à ce qu’elle ne nous surprenne pas :

            « Min ch’tiot fieu…Tu vas aller en chercher du tabac. Mais fais attention : il faut pas que Mémé le sache… »

            « Sois tranquille, Grand-père ! J’y vas aller sans qu’elle sache… »

            Et je lui rapporte son paquet de gris que je suis allé chercher, incognito, au bureau de tabac qui fait le coin, un peu plus bas.

            Content, je suis content. Non pas d’avoir berné Mémé, mais parce que je fais plaisir à Grand-père. Pas tant pour le tabac mais pour la complicité un instant partagée avec lui : nous sommes solidaires, il est MON Grand-père ! Il le sait, il tente d’esquisser un sourire mais c’est une grimace qu’il dessine.

            N’importe : moi je sais qu’il me sourit !

            Il n’est pas seul…

            Ses mains tremblantes qui profitent d’une courte absence de Mémé pour rouler une « clope », mettent du tabac partout autour de sa chaise qu’il ne peut quitter seul. Je ramasse ce que je peux, mais il en reste quelques brins que Mémé, évidemment, ne met pas cinq secondes à découvrir. Allez, elle le connaît son bonhomme ! Peut pas le laisser seul cinq minutes… Elle râle, ronchonne,  gronde doucement. Elle ne houspille pas, simplement elle veut son bien à Grand-père et est persuadée qu’il ne doit pas fumer.

            Parce que, sans ça, la tabagie, elle connaît Mémé, elle qui se tape sa petite « prise » en mettant la poudre dans le petit creux, entre le pouce et l’index - qu’on appelle d’ailleurs la « tabatière anatomique !- et qu’elle renifle d’un coup sec d’un côté puis de l’autre ! Ca, c’est quand elle « taille une bavette » avec la voisine, madame Hulot, je crois…J’allais dire « madame Mulot ». Mais non : Mulot, c’est le nom de la rue : la rue Mulot !

            La voisine, hyper-gentille. Aussi souriante que Mémé ne l’est pas, aussi accueillante que Mémé ne le paraît pas ! Mais si : Mémé, quand elle cause avec la voisine, son visage est détendu, relâché. Un instant qui est enfin à elle, pour elle, pour son plaisir…

 

            Seuls, avec Grand-père, il me raconte ses « histoires », les moments qui ont marqué sa vie, qui l’ont blessé, meurtri.

            Est-il possible que le vieil homme, assis devant moi, ait été par le passé, un robuste soldat ? Pas un grand, fort, costaud, non, mais un long, maigre, teigneux et hargneux quand on le cherche !

            « A l’époque, on était soldat pendant sept ans : j’ai fait sept ans sous les drapeaux »

            J’imagine mal : sept ans dans l’armée, beaucoup plus que la moitié de ma vie !

            Et le cauchemar que ça a pu être ! Parce que, de tout temps, la classe militaire, comme toute autre structure du reste, a ses grosses têtes et ses sous-fifres !

            Attendez : je ne dis pas qu’il ne faut pas une hiérarchie, qui doit se mériter, par le travail, le courage et le talent.

            Ce qui, en aucune façon, n’implique que d’autres, dessous, tout en bas, n’aient pas aussi des mérites qui doivent être reconnus, respectés et honorés.

            Dans ma vie professionnelles, je n’ai jamais eu ni le temps, ni le goût de me charger du ménage ! Ce labeur que la femme de ménage assume, justifie ma reconnaissance : c’est moi qui la remercie de faire ce dont je ne suis pas capable de me charger !

            Il en est de même quand le mécanicien, devant mon moteur silencieux, sait ce qu’il faut faire et le fait. Je le rémunère et lui dis « merci » !

            Grand-père a subi la mal-aisance d’officiers subalternes, de sous-officiers figés dans leur ascension et il s’est rebiffé !

            « Indiscipline caractérisé… Condamné à six mois de forteresse »

            Il est possible qu’il ait un peu malmené un « pif »  ou « borgné » un œil de gradé : IMPARDONNABLE !

            Six mois de forteresse !

            Enfermé dans les geôle de la Citadelle d’Ajaccio…

            « Les murs étaient plein d’eau… »

            Six mois dans l’humidité marine : allez donc vous étonner à présent qu’il ne puisse plus se servir de ses jambes, se lever de sa chaise, aller pisser tout seul !

            « Ah,  min ch’tiot fieu  ! Ajaccieu, moi je connais… La citadelle, la prison…Six mois dans l’eau, pas d’air, pas de lumière… »

«  Moi, je connais la Corse,  je connais la Bretagne aussi : ce sont de beaux pays. Mais la Citadelle, ch’tiot, la Citadelle pendant six mois… On peut pas imaginer ! »

Si vous connaissez la Citadelle d’Ajaccio, ou tout autre citadelle des bords de mer, si vous avez visité les sous-sols, là justement où l’on enfermait les prisonniers, les malandrins, les récalcitrants, les insoumis et autres indisciplinés, si vous connaissez ces lieux infâmes, alors vous savez de quoi parle Grand-père.

La Citadelle d’Ajaccio fut conçue et réalisée par les Gênois, en ces temps de violence où la force armée avait, déjà, tout pouvoir !

La vie, la viande humaine, détaxée, ne valait pas cher.

 

Il y a belle lurette qu’il est mort Gran-père, et enterré, quelque part à Saint Quentin.

Dans la terre de chez lui mais qui ne lui a jamais appartenu…

Ajaccio !

Le soleil, les couleurs, les odeurs de Corse…

Multiple splendeur.

« La Corse ? Je connais, min ch’tiot fieu, je connais ! Ajaccieu, Ajaccieu… La Citadelle, ah, la Citadelle !… »

 

 

                                                                                  Ajaccio, le 23.08.2004

 

 Serge D.

"Rives et Rivages" éd. Nomade - Henvic

LA VERITABLE HISTOIRE DE JUMBO, L’ELEPHANT.

 

                                                           *

 

            J’ai longuement vécu et, à présent, je suis devenu très très vieux.

            Il faut que je songe sérieusement à mon départ et c’est pourquoi, sans doute, j’ai besoin de mettre un peu d’ordre dans mes affaires et dans mes idées .

            Aussi, aujourd’hui, je veux raconter l’histoire de celui qui m’a sauvé la vie lorsque j’étais encore tout jeune et un peu tête en l’air : l’histoire véridique de Jumbo, le célèbre Jumbo, le plus grand éléphant du monde qui s’est sacrifié pour me sauver !

 

            C’était il y a fort longtemps, bien avant que le père ou le grand père de votre père ne soit né. Peut - être bien quand votre arrière-arrière grand-père avait votre âge (c’est facile : votre arrière-arrière grand-père est, comme chacun sait, le grand-père de votre grand-père !).

            Je me souviens encore du bruit infernal et effrayant que faisait l’énorme machine noire qui se précipitait sur moi à toute vapeur. Je m’en souviens comme si j’y étais encore : grincements des freins, sifflements aigus, bruits de métal forcené et les cris de l’assistance qui nous entourait.

            J’étais très jeune et inexpérimenté : lorsque j’ai vu la machine, j’étais complètement pétrifié, paralysé par la peur, et je ne savais pas ce qu’il fallait faire, avancer ou reculer. D’ailleurs j’en étais bien incapable !

            Je fermai les yeux comme pour faire disparaître ces choses terrifiantes...

            Un choc, le bruit mat, amorti, d’un choc formidable et l’immense cri qui montait de la foule me les firent rouvrir : j’étais indemne, sauvé !

            Jumbo, car c’était lui, mon ami Jumbo, mon grand frère, avait vu arriver l’accident. Il s’était précipité en avant et mis son immense carcasse entre moi et la locomotive. Le choc fut terrible: Jumbo est mort sur le coup !

            C’était le 15 septembre 1885...

 

            Il faut vous dire... que je suis un éléphant, un petit éléphant, un vieux petit éléphant. Un éléphant lilliputien ! Tellement petit que monsieur Barnum, le directeur du Cirque, m’avait appelé Tom Pouce. Ca ne m’a jamais vexé car, dit - on, «  ce qui est petit est joli... ou bien gentil ». Et puis c’était important parce que j’étais peut - être bien le plus petit éléphant du monde.

            Jumbo, lui, était le plus grand et le plus fort, le plus courageux de tous les éléphants du monde : il mesurait exactement 3,35 mètres ! Et il était mon ami. Vous pensez bien qu’avec un ami pareil je ne craignais rien ni personne !

            Et justement, monsieur Barnum nous présentait ensemble, Jumbo et moi :

« Entrez, entrez, mesdames et messieurs. Venez voir une attraction exceptionnelle, pour la première fois au monde : Jumbo, le plus grand éléphant du monde et Tom Pouce, le plus petit ! Entrez, entrez, et vous verrez ! ».

            Tu parles ! Le plus grand, certainement, le plus petit, peut - être, je crois que oui, mais ça n’était pas la première fois au monde : ça faisait sept ans que nous travaillions ensemble. Mais chaque fois, à chaque représentation : « Attraction sensationnelle, etc ! » Jumbo et moi, ça nous faisait bien rire ce que disaient les hommes, ou bien ça nous agaçait un peu, selon que nous étions de bonne humeur ou pas, que nous étions reposés ou fatigués.

Je dois reconnaître qu’au fond, cela me flattait un peu : j’étais « le plus petit au monde », en quelque sorte un être unique ! Et, au début, je me gonflais d’orgueil, ce qui, soi dit en passant, faisait que je n’étais peut - être plus le plus petit au monde, parce que l’orgueil, c’est comme l’air : ça gonfle, ça oui ! Mais l’air, c’est comme qui dirait rien : vous avez déjà vu de l’air vous ? C’est invisible. Etre gonflé d’orgueil, c’est être plein d’air, plein... de rien !

Je me souviens de cela car j’étais un peu vexé quand, pour se moquer de moi, Jumbo pouffait de rire, ce qui produisait un barrissement retentissant, et haussait les épaules. Je ne sais pas si vous vous rendez compte : le plus gros éléphant du monde qui hausse les épaules !

C’est comme si une montagne haussait les épaules ou, plus simplement une maison : demandez donc à votre maman ce que cela ferait si la maison haussait les épaules ! Bonjour les dégâts : les tuiles qui claquent des dents, les meubles qui se cognent aux murs... « Oh pardon monsieur le mur (si les meubles sont polis, bien entendu ! )... les portes qui s’ouvrent et se ferment en grinçant comme de vieux rhumatisants !

Enfin, bon... Quand Jumbo se moquait de mon orgueil, j’étais un peu vexé mais cela ne durait pas bien longtemps car nous nous aimions bien. Il était comme mon grand frère et avec lui, rien ne pouvait m’arriver.

Un jour, monsieur Barnum que tous les artistes craignaient, était fâché après moi. Je ne sais plus quelle bêtise j’avais pu faire, mais il était très en colère, ce qui lui arrivait quand même rarement. Il avait pris le fouet et s’apprêtait à me punir et j’avais très peur de la lanière brûlante qui, malgré l’épaisseur de ma peau, ne manquerait pas de me faire très mal : déjà, rien que d’entendre le claquement du fouet !... Et bien, il a suffi que Jumbo émette un barrissement en levant sa trompe pour que monsieur Barnum lui - même renonce à sa colère, pose son fouet et s’en aille en grommelant. J’étais sauvé !

A vrai dire, le caractère de Jumbo n’était pas toujours facile. Avant de travailler au Cirque, il était resté 17 ans au Zoo de Londres, en Angleterre, et son caractère s’y était un peu aigri. Tous les animaux de la ménagerie le craignaient : le craignaient, le respectaient et l’écoutaient ! Même les tigres et les lions et, vous me croirez si vous voulez, même les hommes avaient du respect pour lui. C’était quelqu’un !

Il était né en Afrique, où vivaient ses parents, libres comme l’air, les rois de la savane ! Tout jeune, il a été séparé d’eux et emmené de force à Paris, en France, au Jardin des Plantes (que vous connaissez peut -être !), puis il a été échangé contre un rhinocéros indien du zoo de Londres où il a donc passé 17 ans.

Vous n’imaginez pas ce que cela peut être que d’être privé de ses parents quand on est tout jeune, même pour un éléphant, et privé de la liberté !

Pour moi, c’est différent. Mes parents m’ont raconté... Nous sommes des éléphants d’Asie, et là - bas, depuis des centaines d’années, les éléphants ont pris l’habitude de travailler toute la journée avec les hommes, à dormir dans des enclos. La savane africaine, ils ne connaissent pas ! Alors, hein, vivre dans un cirque ou vivre dans un enclos...

Au Cirque, au moins, on vient nous voir. Les enfants et les grandes personnes nous applaudissent lorsque nous défilons. On nous donne des friandises : moi, j’ai toujours aimé ça car je suis un peu gourmand !

Avec Jumbo, il y a un petit tour que nous aimions faire : je courais après lui. Il faisait semblant d’être courroucé, balançait sa grande trompe à gauche et à droite et me faisait signe d’un hochement de son énorme tête, de marcher derrière lui. Avec ses grandes jambes, il faisait de grandes enjambées. Moi, avec mes petites jambes, je faisais de petites enjambées. Je me laissais distancé, une fois, deux fois, et le rattrappais en courant. Alors, avec ma petite trompe, j’attrapais le bout de sa queue et comme cela, comme si j’avais tenu sa main, nous marchions à la même vitesse. Les gens applaudissaient, les enfants surtout, et cela nous plaisait à tous les deux. Ca, c’était pour la parade et parce que nous nous amusions beaucoup, comme les enfants !

Sinon, il y avait, bien sûr, des numéros beaucoup plus difficiles à réaliser, que les hommes nous avaient appris. Nous savions marcher sur les pattes de derrière, sur les pattes de devant, ou bien nous tenir sur une patte... Danser aussi, faire de l’équilibre... Ah mais, c’est que le cirque est un métier difficile, qui s’apprend longtemps, tout le temps même. Notre travail était de faire plaisir aux enfants, de les émerveiller, comme les jongleurs, comme les clowns, comme les trapézistes. Nous, c’était notre taille, lui le plus grand, moi le plus petit, et nos tours espiègles parce que, là où passait le cirque, les gens ne connaissaient pas les éléphants. Beaucoup n’en avait jamais vu de leur vie.

Nous faisions notre métier d’artiste de cirque et j’ai toujours pensé, et je le pense encore à présent, que c’est le plus beau métier du monde !

 

Quand il était à Londres, Jumbo était très connu. On venait le voir de très loin et le Prince de Galles, quand il était encore enfant, est même monté sur son dos !

Aussi, quand monsieur Barnum a voulu l’acheter en proposant 10 000 dollars, ce fut un scandale immense : les gens, les Anglais, ne voulaient pas que Jumbo parte en Amérique ! Les journaux ont tous parlé de lui, se déchaînant contre monsieur Barnum. Des milliers d’enfants lui ont écrit pour qu’il renonce à emmener Jumbo. Même la Reine Victoria et, bien sûr, le Prince de Galles, demandaient à ce que Jumbo reste en Angleterre.

C’était presque une révolution, tellement les Anglais l’aimaient !

Mais rien n’y fît : Jumbo est devenu Américain et est entré dans le port de New York le 9 avril 1885, à bord d’un gros bateau, l’ « Assyrian Monarch » et une foule immense l’attendait sur les quais.

 

*

 

Quand Jumbo est mort, monsieur Barnum a dit : « Il est mort héroïquement, en se sacrifiant pour sauver Tom Pouce ».

Mais l’histoire ne s’arrête pas là : son corps fut embaumé, comme celui des pharaons d’Egypte !

Et monsieur Barnum, encore lui, écrivit  au professeur qui dirigeait les opérations d’embaumement « Que l’animal paraisse aussi grand que possible. Qu’il ait l’air d’une montagne. »

 

                                                           *

 

                                               *                      *

 

Quand je pense à cette lointaine période de ma vie, quand j’évoque Jumbo... C’est comme s’il était toujours là !

Il est dans ma mémoire et y sera encore à la fin de ma vie.

Et quand  je raconte cette histoire, c’est comme si je mettais mes souvenirs dans VOTRE mémoire !

Je vous l’ai dit : je suis très vieux et je dois bientôt partir. En vous racontant l’histoire de Jumbo, c’est pour qu’il continue à vivre en vous : tant que vous vous en souviendrez, il existera réellement... dans vos pensées ! 

 

***

Serge D.

"Rives et Rivages" Ed. Nomade (Henvic)

A MON PERE...

Michel, de Rennes, nous envoie ce texte émouvant qu'il a choisi de mettre en vers...

Nous le reverrons dans ce Blog de l'Atelier d'Ecriture de Henvic car, m'a-t-il dit, il garde des souvenirs émerveillés de son voyage "Sur les Chemins de Compostelle"

A bientôt donc!

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