05 novembre 2009
AMNESIE (Humour?)
L’AMNESIE
par SergeD.
1
Ah, Pépère !
Un fieffé coquin, oui !
Il allait gaillardement sur ses 94 ans et, si la mémoire lui jouait parfois quelques mauvais tours, il était physiquement plutôt bien conservé…
Ne l’avait-on pas vu, il y a quelques semaines encore, grimper sur son toit pour remplacer quelques ardoises dont le temps et la tempête avaient eu raison. Et ça n’était pas la première fois, ah, ça non ! Et si ce n’était que sur son toit encore ! Mais non : au printemps, il s’était mis dans la tête d’élaguer ses arbres dont les plus hautes branches flirtaient honteusement avec la ligne électrique. Alors, vous comprenez bien que l’affolement de Mémère était légitime, non ? C’est qu’elle savait bien que l’électricité qui passe dans les branches peut vous « rétamer » n’importe quel bonhomme en moins de temps qu’il en faut pour le dire ! Et elle y tenait, Mémère, à son vieux bonhomme un peu fou, parce que, bien sûr, c’était le seul qu’elle avait…
Il aurait pu demander à la « Commune » de les lui couper, ses branches : monsieur le Maire lui-même le lui avait proposé. Mais non : têtu comme une mule, il a voulu le faire tout seul, avec la tronçonneuse par-dessus le marché tout en haut de sa grande échelle !
Pépère, peut-être qu’il avait des trous de mémoire, mais quand il avait une idée dans la tête, il ne l’avait pas ailleurs, ça c’est sûr !
De plus, il était sourd comme un pot et ce qui pour d’autres est une infirmité, devenait pour lui, une commodité ! Quand Mémère lui demandait quelque chose qu’il n’avait pas envie de faire, c’est bien simple : il ne l’entendait pas ! Ou bien, portant sa main à son oreille, il criait :
- Hein ? Quoi ?
Et Mémère levait les yeux au ciel et renonçait…
Oui, oui, c’était bien commode car, quand vous lui disiez :
- Eh, Pépère, vous venez boire un petit coup ?
Miraculeusement il entendait fort bien vos paroles… Mais c’est bien possible aussi qu’il pouvait les entendre à force de les attendre !
Mémère avait presque l’âge du grand-père, à un an près.
Elle était aux petits soins pour lui et lui pour elle ! Et à les voir comme ça, vous étiez sûr que l’Ankou ne pouvait que les oublier !
Elle s’activait tout le temps : si ce n’était pas le ménage, c’était la cuisine, la lessive… A l’époque des fruits, elle faisait les confitures, bien sûr, pour les enfants et petits enfants. Dame, à la ville, ils n’ont pas tous ces produits naturels !
Mais vous qui n’êtes pas d’ici, vous n’avez jamais eu la chance de goûter ce qu’elle cuisinait la grand’mère ? Ah, là… Bien meilleure qu’à la « Cloche d’Or », je vous assure ! « Y’a pas photo »…
Elle ne vivait que le présent, Mémère : chaque jour, chaque heure qui passe avec Pépère qui, lui, avait toujours été un peu fol : elle était sage pour deux !
2
Le « Voyage » !
Ca, c’était quelque chose…
Ils n’étaient pas bien riches : tout ce qu’ils avaient gagné durant leur vie, leur fils l’avait dépensé en un rien de temps ! Les femmes, le jeu… Enfin, ce sont leurs affaires, hein, pas les miennes !
Alors, le grand-père faisait le jardin. Il proposait ses légumes aux voisins… Tout le monde lui en achetait et ils avaient bien raison parce que c’était moins cher et bien meilleur !
En gagnant une petite pièce par-ci, par-là, en économisant sur leurs petites retraites, ils se payaient « Le Voyage » ! Pas un voyage : non… « Le Voyage », monsieur !
Parce que Pépère, il le préparait six mois à l’avance son voyage ! Il rassemblait la documentation, toute la documentation, et il étudiait chaque catalogue, chaque prix. Ah, non : rien n’était laissé au hasard ! Et ça tombe bien, parce que, dans nos campagnes, les soirées d’hiver sont longues et ses rêves, à Pépère, ils allaient beaucoup plus loin que la télé…
Ils sont allés loin comme cela, au Maroc, en Espagne…
Au retour, nous avions droit aux photos, aux histoires sans fin !
Imaginez-vous, monsieur, ce Pépère-là, à près de 94 ans, danser le fandango avec les jeunes danseuses ! Et Mémère, sur sa chaise, qui rigole, qui rigole… Ah, leurs compagnons de voyage ont dû bien s’amuser avec ces deux là, parce que, pour être vivants, ça oui, ils l’étaient !
Plus que vous et moi : c’est ça le bonheur, peut-être !
3
Un soir de mai…
Allez savoir pourquoi ?
Parce que la senteur des roses apporte un air de bonheur sans doute ?
Un soir, donc, Pépère qui avait toujours eu un sommeil de petit enfant, avait du mal à s’endormir. Pour la première fois de sa longue vie, et pour ne pas importuner Mémère, il se releva et s’installa devant la télévision… Ses petits-enfants, pour son anniversaire, lui avaient offert un boîtier T.N.T :
- Comme ça, Grand-père, tu pourras voir à peu près autant de chaînes que tu voudras !
Il avait souri, sincèrement touché de leur attention, les avait bien remerciés, mais, « gast », pour regarder toutes ces chaînes… Et puis, ce qui lui plaisait, ça n’était pas le cadeau qu’ils lui apportaient, mais leur visite, leur présence ! Ils étaient tous venus, avec les petits enfants : je vous dis pas le charivari dans la maisonnette ! Les enfants s’entendaient bien et les cousins et cousines étaient complices comme larrons en foire, alors…
Et puis, après tout, si Mémère laissait faire, n’est-ce pas ?
C’était encore un grand moment de bonheur passé ensemble.
La télé ? Pensez donc ! Il la regardait, bien sûr… Un peu : pour les informations et quelquefois un vieux film. Quand Mémère regardait son feuilleton, il haussait les épaules et sortait dans son jardin ou dans sa grange.
Alors, le boîtier TNT… Depuis près d’un an, il était là, branché, et n’avait jamais servi !
Ce soir d’insomnie, ce fut l’occasion d’expérimenter l’appareil, la « machine ». Youen, l’aîné de ses petits-fils lui avait montré comment s’en servir et noté soigneusement les quelques manœuvres qu’il devait faire. C’était, comme disait Youen, « Simple comme bonjour » !
Pépère s’amusa, curieux, à manipuler toutes ces touches. Les images défilaient devant lui, les chaînes se succédaient…
Des visions sur de hautes montagnes, d’autres au fond des mers. Là, un ministre,pompeux, et ici un policier réconfortant. Dans son for intérieur, il reconnut que c’était magique…
Et puis, n’en croyant pas ses yeux, il vit !
Il vit, sur l’écran, la jeune femme qui caressait son amant !
Il vit les scènes d’amour qui se succédaient à n’en pas croire la réalité…
Des émotions anciennes remontaient en lui.
Qui le bouleversèrent…
Il préféra retourner s’étendre près de Mémère : il arrêta le poste et éteignit la lumière.
4
Le sommeil ne venait pas !
Les images du poste le poursuivaient.
Il se tourna et retourna si bien que Mémère se réveilla :
-Qu’est-ce qui se passe, Pépère, tu n’arrives pas a dormir ?
- Ce n’est rien.
Il se tourna de l’autre côté et resta immobile cinq minutes !
- Mais enfin, qu’est-ce qui se passe ?
- C’est rien, je te dis !
Un quart d’heure passa…
- Tu dors, Mémère ?
- Non.
- Tu te souviens ?
- Me souvenir de quoi ?
- Ben… La première fois : la première fois quand nous étions dans le pré !
- Oh, là, Pépère… C’est si vieux !
- C’était bien, hein ?
- Oui, c’était bien.
Ensemble, ils plongeaient dans les souvenirs d’antan.
- On devrait essayer, Mémère…
- Essayer quoi ?
- Ben… Comme dans le pré !
- Oh, oh, mon Pépère : tu n’y penses pas ! A nos âges… La dernière fois, c’était il y a trente cinq ans !
- Tant que ça ? Je n’avais pas l’impression…
Elle rit, l’embrasse gentiment sur le front, pose sa tête sur son épaule et l’y maintient. Il la prend dans ses bras…
- On devrait essayer quand même !
Elle ne dit pas un mot mais elle sourit dans la nuit. Son Pépère est complètement « siphonné », mais quel romantique tout de même ! Elle le laisse faire…
5
C’avait été comme avant !
A cause du souvenir, peut-être!
A cause qu’elle l’aime toujours autant, même si ça n’est plus pareil !
A cause qu’il a su lui faire partager ces instants magiques, les faire vivre ou revivre : c’est pareil ! A cause du grand froid qu’il y a dans une vie sans amour. Et justement, le froid de l’absence d’amour, malgré l’âge, le grand âge, ils ne l’ont jamais connu. Elle a le sourire aux lèvres lorsqu’elle s’assoupit.
A côté d’elle, grand-père ronfle…
6
Il n’était pas soleil levé lorsqu’il se réveilla.
Mémère, qui avait toujours la tête au creux de son épaule, ouvrit les yeux et lui sourit dans la nuit.
- Tu sais Mémère, j’ai rêvé… C’était un beau rêve.
- Ah ?
- J’ai rêvé que nous étions comme dans le pré.
- ???
- Peut-être qu’on devrait essayer Mémère…
- Comme dans le Pré ?
- Ben oui !
- Mais, Pépère : on a fait au début de la nuit. Tu ne te souviens pas ? Ca n’était pas un rêve !
- Ah, oui, c’est vrai : je me souviens maintenant ! Vois-tu, Mémère, à nos âges, ce qui pose le plus problème, c’est la mémoire…
(Inédit)
***
09:58 Publié dans ATELIER D'ECRITURE - EXPRESSION ECRITE, CONTES ET NOUVELLES | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note









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