20 mai 2010

JARDINS ET POESIE (4)

Un dahlia

Paul Verlaine

 

Courtisane au sein dur, à l'oeil opaque et brun
S'ouvrant avec lenteur comme celui d'un boeuf,
Ton grand torse reluit ainsi qu'un marbre neuf.
Fleur grasse et riche, autour de toi ne flotte aucun
Arôme, et la beauté sereine de ton corps
Déroule, mate, ses impeccables accords.
Tu ne sens même pas la chair, ce goût qu'au moins
Exhalent celles-là qui vont fanant les foins,
Et tu trônes, Idole insensible à l'encens.
- Ainsi le Dahlia, roi vêtu de splendeur,
Elève sans orgueil sa tête sans odeur,
Irritant au milieu des jasmins agaçants !

Après trois ans

Ayant poussé la porte étroite qui chancelle,
Je me suis promené dans le petit jardin
Qu'éclairait doucement le soleil du matin,
Pailletant chaque fleur d'une humide étincelle.
Rien n'a changé. J'ai tout revu : l'humble tonnelle
De vigne folle avec les chaises de rotin...
Le jet d'eau fait toujours son murmure argentin
Et le vieux tremble sa plainte sempiternelle.
Les roses comme avant palpitent ; comme avant,
Les grands lys orgueilleux se balancent au vent,
Chaque alouette qui va et vient m'est connue.
Même j'ai retrouvé debout la Velléda,
Dont le plâtre s'écaille au bout de l'avenue,
- Grêle, parmi l'odeur fade du réséda.

 

***

Soleil couchant

José Maria de Heredia

Les ajoncs éclatants, parure du granit,
Dorent l'âpre sommet que le couchant allume;
Au loin, brillante encor par sa barre d'écume,
La mer sans fin commence où la terre finit.

A mes pieds, c'est la nuit, le silence.
Le nid se tait, l'homme est rentré sous le chaume qui fume;
Seul, l'Angélus du soir, ébranlé dans la brume,
A la vaste rumeur de l'Océan s'unit.

Alors, comme du fond d'un abîme, des traînes,
Des landes, des ravins, montent des voix lointaines
De pâtres attardés ramenant le bétail.

L'horizon tout entier s'enveloppe dans l'ombre,:
El le soleil mourant, sur un ciel riche et sombre,
Ferme les branches d'or de son rouge éventail.

 

*** 

La pauvre fleur disait au papillon céleste

Victor Hugo (Les chants du crépuscule)

 

La pauvre fleur disait au papillon céleste :
- Ne fuis pas !
Vois comme nos destins sont différents. Je reste,
Tu t'en vas !
Pourtant nous nous aimons, nous vivons sans les hommes
Et loin d'eux,
Et nous nous ressemblons, et l'on dit que nous sommes
Fleurs tous deux !
Mais, hélas ! L’air t'emporte et la terre m'enchaîne.
Sort cruel !
Je voudrais embaumer ton vol de mon haleine
Dans le ciel !
Mais non, tu vas trop loin ! - Parmi des fleurs sans nombre
Vous fuyez,
Et moi je reste seule à voir tourner mon ombre
A mes pieds.
Tu fuis, puis tu reviens ; puis tu t'en vas encore
Luire ailleurs.
Aussi me trouves-tu toujours à chaque aurore
Toute en pleurs !

Oh ! pour que notre amour coule des jours fidèles,
Ô mon roi,
Prends comme moi racine, ou donne-moi des ailes
Comme à toi !

 

***

 

Les fleurs ouvrent

Félix Leclerc

 

Les fleurs ont ouvert leurs parasols
et la taille fine dans leurs robes à plis
se chuchotent leurs ennuis de fleurs
en fumant des parfums dans des tiges.
L'une se plaint des visiteurs nocturnes (les araignées),
l'autre des bourdons
qui rasent son toit comme des avions,
l'autre d'une épine au cœur,
l'autre de l'incompréhension du jardinier,
et celle qui ne parle pas, la plus heureuse,
cache sous sa feuille, un cocon de chenille.
Elle est enceinte d'un papillon !
Les criquets eux,
font le service à cette terrasse
et c'est bien joli !
L'opticien a rafistolé le verre gauche
de ses lunettes avec du diachylon.
Le chirurgien souffre d'un mal
qu'il enlève à des inconnus.

 

***

Papillon, volage papillon

Félix Leclerc

 

Papillon, volage papillon
Que dis-tu le soir à la rose
Cent fois tu dis la même chose
Aux lys, aux muguets, aux liserons.
Crois-moi tu trompes trop les fleurs
Tu t'enivres trop de leurs pleurs
Vois-tu, il ne faut q'un amour
Papillon, volage papillon

 

Hier encore Éléonore
Marie-Muguet, Marie-Glaïeul
T'ont attendu au froid dehors
Serment par-ci, baiser par-là
À ta merci chacune est là
Ta vie de badinage
Est un marivaudage...

 

***

Printemps d’ici

Gertrude Millaire

 

J'ai vu plein de couleurs neuves

sais-tu que le saule noir 
s'est revêtu de sa jupette vert tendre
que le saule pleureur toujours un peu échevelé
dans sa belle chevelure d'ange
s'amuse avec les caresses du vent
sais-tu que le chêne 
couvert de boutons
sous son air fort et viril
se sent tout timide
sais-tu que l'érable
adolescente coquette
à peine bourgeonne-t-elle
que déjà le mélèze
s'habille de frou frou
l’œil désapprobateur
le  sapin trop pudique
allonge une fois de plus
sa robe éternelle
sais-tu que le cerisier
se marie en robe blanche
toute fleurie
que merisiers  pommiers
et quelques amis fruitiers
jouent à la bouquetière parfumée
non ! je n'ai pas vu le lilas
sa robe est encore
chez le couturier
mais j'ai vu plein
plein de couleurs neuves

as-tu vu les oiseaux
ils viennent sûrement pour la noce
plumages colorés
langage soigné
tiens ! en voilà un
tout de jaune vêtu
serait-ce le chef d'orchestre?
tout est neuf !...tout revit !
c'est mon printemps
 

je suis saule
saule pleureur exposé aux caprices du vent
mon regard droit et haut
perce le bleu
trop bleu d'un ciel trop pur.
j'entends rire le vent
j'entends mon rire dans le vent
m'entends-tu rire?
entends-tu le vent ? 

 

***

 

Dans le jardin

Victor Hugo (L’instant démesuré)

 

Jeanne et Georges sont là. Le noir ciel orageux
Devient rose, et répand l'aurore sur leurs jeux ;
Ô beaux jours ! Le printemps auprès de moi s'empresse ;
Tout verdit ; la forêt est une enchanteresse ;
L'horizon change, ainsi qu'un décor d'opéra ;
Appelez ce doux mois du nom qu'il vous plaira,
C'est mai, c'est floréal ; c'est l'hyménée auguste
De la chose tremblante et de la chose juste,
Du nid et de l'azur, du brin d'herbe et du ciel ;
C'est l'heure où tout se sent vaguement éternel ;
C'est l'éblouissement, c'est l'espoir, c'est l'ivresse ;
La plante est une femme, et mon vers la caresse ;
C'est, grâce aux frais glaïeuls, grâce aux purs liserons,
La vengeance que nous poètes nous tirons
De cet affreux janvier, si laid ; c'est la revanche
Qu'avril contre l'hiver prend avec la pervenche ;
Courage, avril ! Courage, ô mois de mai ! Ciel bleu,
Réchauffe, resplendis, sois beau ! Bravo, bon Dieu !
Ah ! jamais la saison ne nous fait banqueroute.
L'aube passe en semant des roses sur sa route.
Flamme ! ombre ! tout est plein de ténèbres et d'yeux ;
Tout est mystérieux et tout est radieux ;
Qu'est-ce que l'alcyon cherche dans les tempêtes ?
L'amour ; l'antre et le nid ayant les mêmes fêtes,
Je ne vois pas pourquoi l'homme serait honteux
De ce que les lions pensifs ont devant eux,
De l'amour, de l'hymen sacré, de toi, nature !
Tout cachot aboutit à la même ouverture,
La vie ; et toute chaîne, à travers nos douleurs,
Commence par l'airain et finit par les fleurs.
C'est pourquoi nous avons d'abord la haine infâme,
La guerre, les tourments, les fléaux, puis la femme,
La nuit n'ayant pour but que d'amener le jour.
Dieu n'a fait l'univers que pour faire l'amour.
Toujours, comme un poète aime, comme les sages
N'ont pas deux vérités et n'ont pas deux visages,
J'ai laissé la beauté, fier et suprême attrait,
Vaincre, et faire de moi tout ce qu'elle voudrait ;
Je n'ai pas plus caché devant la femme nue
Mes transports, que devant l'étoile sous la nue
Et devant la blancheur du cygne sur les eaux.
Car dans l'azur sans fond les plus profonds oiseaux
Chantent le même chant, et ce chant, c'est la vie.
Sois puissant, je te plains ; sois aimé, je t'envie.

 

***

Je t’inventerai un jardin

Jovette Mimeault (1952-2003)

 

Je t'inventerai un jardin...
Aux odeurs de thé des bois et de jasmin
J'y laisserai pousser des fleurs volages...
Pissenlits, boutons d'or et digitales...
Belles-de-jour, belles-de-nuit pour te charmer...
Et, un doux vent j'y soufflerai!

J'y poserai sur une branche
Un oiseau du Paradis...
Une guirlande de clochettes blanches...
Gentianes, capucines et dahlias rougis...
Brassées de lilas, je te tendrai
De coquelicots, le sol je tapisserai...
De bleu pervenche, le ciel je colorerai!

Framboises, mûres et myrtilles
Je te cueillerai...
Fraises des champs et foins coupés
Pour mieux te faire rêver...
La marguerite, je t'effeuillerai...
D'eau de roses, je me parfumerai
Pour que tu puisses me respirer!

Fleurs de pommiers et d'orangers, je mêlerai
Pour mieux marier nos douces pensées...
Soupirs de bébé, je rajouterai
Pour enjoliver et rajeunir nos idées...
Camomille et millepertuis...
Mille ancolies pour chasser nos soucis...
Figuier de barbarie
Tout pour toi, mon ami!

J'y creuserai un bassin d'eau...
La libellule se cachera sous le nénuphar...
Une fontaine d'eau pour les oiseaux
Une tonnelle pour le soir...

Je t'inventerai un jardin...
Un jardin pour y rêver...
Un jardin pour s'y aimer!


***

L’héliotrope…

Federico Garcia Lorca (1898-1936)

 

L'héliotrope répétait:
"Sur toi je viens poser mes yeux."
"Vivante je ne t'aimerais",
Répond le basilic en fleurs.
Violette dit: "Je suis timide."
Rose blanche: "Je suis froideur."
Jasmin: "Fidèle au coeur limpide."
L'oeillet: "Je suis tout de passion."

 

L’automne

Annaïg Le Berre

 

L’automne n’a pas fleuri

au fond de mon jardin

à peine parées d’or

les feuilles de l’érable

une à une froissées

d’un bruit trop sec

sont tombées sur le sol

 

L’automne n’a pas fleuri

aux grands champs labourés

à peine ont passé

deux ou trois laboureurs

tous suivis de nuées

d’oiseaux de mer

en cortège de noce.

 

 

***

 

 

 

Mon jardin me murmure...
Jovette Mimeault (1952-2003)


Dans l'intimité de mon jardin, à l'ombre de l'érable, j'entends les doux murmures de celui-ci... Il me suggère d'aller à la rencontre de la Source qui jaillit du fond de mon coeur, de la laisser couler pour me laver de mes inquiétudes et de mes sombres pensées! Je laisse à l'oiseau m'apprendre... Je laisse à la fleur me surprendre... Comme une vigne, je laisse les petites joies s'accrocher au treillis de mon coeur!

Je me laisse guider par l'abeille qui butine la marguerite qui s'effeuille... Je la suis de mes yeux, je lis sur ses ailes, ses paroles mielleuses! Je me gave comme elle de fleurs de pommiers! Je turlute ma propre mélodie et je deviens oiselle appelant son beau tout au creux de son nid...

J'enfouis sous mon chapeau de paille mes rêves de petite fille aux joues rougies, couleur de fraise... aux yeux si bleus, couleur de bleuet... Je respire la rose et je fuis l'épine... Je m'asperge le front de la rosée du matin qui s'éveille... Je m'enracine au terreau de mon jardin secret!

Je laisse papillonner mon imagination, je la laisse batifoler au rythme de mes pensées multicolores... Le tournesol se penche vers moi, il me salue et m'ensoleille les idées... Je deviens tourterelle et non triste... Je me pigeonne, m'abandonne aux doux murmures, tendres berceuses de mes rêves éveillés!

Mon jardin me murmure de si tendres choses, de si doux refrains! À l'ombre de l'érable mes pensées font la ronde comme la samare qui se dépose à mes pieds...

 

 

 

Jardins d'Al Andalus

Ibn Jaya  (Le Jardinier), poète andalou

 

O gens d'Al-Andalus ! Vous êtes bénis de Dieu

Avec votre eau, votre ombre, vos rivières et vos arbres

Le jardin du paradis n'existe que dans vos demeures

Et si je devais choisir, je me contenterais de celui-ci.

Ne croyez pas que vous entrerez demain dans le feu éternel

On n'entre pas l'enfer après avoir vécu le paradis

 

***

 

 

 

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