05 novembre 2009
AMNESIE (Humour?)
L’AMNESIE
par SergeD.
1
Ah, Pépère !
Un fieffé coquin, oui !
Il allait gaillardement sur ses 94 ans et, si la mémoire lui jouait parfois quelques mauvais tours, il était physiquement plutôt bien conservé…
Ne l’avait-on pas vu, il y a quelques semaines encore, grimper sur son toit pour remplacer quelques ardoises dont le temps et la tempête avaient eu raison. Et ça n’était pas la première fois, ah, ça non ! Et si ce n’était que sur son toit encore ! Mais non : au printemps, il s’était mis dans la tête d’élaguer ses arbres dont les plus hautes branches flirtaient honteusement avec la ligne électrique. Alors, vous comprenez bien que l’affolement de Mémère était légitime, non ? C’est qu’elle savait bien que l’électricité qui passe dans les branches peut vous « rétamer » n’importe quel bonhomme en moins de temps qu’il en faut pour le dire ! Et elle y tenait, Mémère, à son vieux bonhomme un peu fou, parce que, bien sûr, c’était le seul qu’elle avait…
Il aurait pu demander à la « Commune » de les lui couper, ses branches : monsieur le Maire lui-même le lui avait proposé. Mais non : têtu comme une mule, il a voulu le faire tout seul, avec la tronçonneuse par-dessus le marché tout en haut de sa grande échelle !
Pépère, peut-être qu’il avait des trous de mémoire, mais quand il avait une idée dans la tête, il ne l’avait pas ailleurs, ça c’est sûr !
De plus, il était sourd comme un pot et ce qui pour d’autres est une infirmité, devenait pour lui, une commodité ! Quand Mémère lui demandait quelque chose qu’il n’avait pas envie de faire, c’est bien simple : il ne l’entendait pas ! Ou bien, portant sa main à son oreille, il criait :
- Hein ? Quoi ?
Et Mémère levait les yeux au ciel et renonçait…
Oui, oui, c’était bien commode car, quand vous lui disiez :
- Eh, Pépère, vous venez boire un petit coup ?
Miraculeusement il entendait fort bien vos paroles… Mais c’est bien possible aussi qu’il pouvait les entendre à force de les attendre !
Mémère avait presque l’âge du grand-père, à un an près.
Elle était aux petits soins pour lui et lui pour elle ! Et à les voir comme ça, vous étiez sûr que l’Ankou ne pouvait que les oublier !
Elle s’activait tout le temps : si ce n’était pas le ménage, c’était la cuisine, la lessive… A l’époque des fruits, elle faisait les confitures, bien sûr, pour les enfants et petits enfants. Dame, à la ville, ils n’ont pas tous ces produits naturels !
Mais vous qui n’êtes pas d’ici, vous n’avez jamais eu la chance de goûter ce qu’elle cuisinait la grand’mère ? Ah, là… Bien meilleure qu’à la « Cloche d’Or », je vous assure ! « Y’a pas photo »…
Elle ne vivait que le présent, Mémère : chaque jour, chaque heure qui passe avec Pépère qui, lui, avait toujours été un peu fol : elle était sage pour deux !
2
Le « Voyage » !
Ca, c’était quelque chose…
Ils n’étaient pas bien riches : tout ce qu’ils avaient gagné durant leur vie, leur fils l’avait dépensé en un rien de temps ! Les femmes, le jeu… Enfin, ce sont leurs affaires, hein, pas les miennes !
Alors, le grand-père faisait le jardin. Il proposait ses légumes aux voisins… Tout le monde lui en achetait et ils avaient bien raison parce que c’était moins cher et bien meilleur !
En gagnant une petite pièce par-ci, par-là, en économisant sur leurs petites retraites, ils se payaient « Le Voyage » ! Pas un voyage : non… « Le Voyage », monsieur !
Parce que Pépère, il le préparait six mois à l’avance son voyage ! Il rassemblait la documentation, toute la documentation, et il étudiait chaque catalogue, chaque prix. Ah, non : rien n’était laissé au hasard ! Et ça tombe bien, parce que, dans nos campagnes, les soirées d’hiver sont longues et ses rêves, à Pépère, ils allaient beaucoup plus loin que la télé…
Ils sont allés loin comme cela, au Maroc, en Espagne…
Au retour, nous avions droit aux photos, aux histoires sans fin !
Imaginez-vous, monsieur, ce Pépère-là, à près de 94 ans, danser le fandango avec les jeunes danseuses ! Et Mémère, sur sa chaise, qui rigole, qui rigole… Ah, leurs compagnons de voyage ont dû bien s’amuser avec ces deux là, parce que, pour être vivants, ça oui, ils l’étaient !
Plus que vous et moi : c’est ça le bonheur, peut-être !
3
Un soir de mai…
Allez savoir pourquoi ?
Parce que la senteur des roses apporte un air de bonheur sans doute ?
Un soir, donc, Pépère qui avait toujours eu un sommeil de petit enfant, avait du mal à s’endormir. Pour la première fois de sa longue vie, et pour ne pas importuner Mémère, il se releva et s’installa devant la télévision… Ses petits-enfants, pour son anniversaire, lui avaient offert un boîtier T.N.T :
- Comme ça, Grand-père, tu pourras voir à peu près autant de chaînes que tu voudras !
Il avait souri, sincèrement touché de leur attention, les avait bien remerciés, mais, « gast », pour regarder toutes ces chaînes… Et puis, ce qui lui plaisait, ça n’était pas le cadeau qu’ils lui apportaient, mais leur visite, leur présence ! Ils étaient tous venus, avec les petits enfants : je vous dis pas le charivari dans la maisonnette ! Les enfants s’entendaient bien et les cousins et cousines étaient complices comme larrons en foire, alors…
Et puis, après tout, si Mémère laissait faire, n’est-ce pas ?
C’était encore un grand moment de bonheur passé ensemble.
La télé ? Pensez donc ! Il la regardait, bien sûr… Un peu : pour les informations et quelquefois un vieux film. Quand Mémère regardait son feuilleton, il haussait les épaules et sortait dans son jardin ou dans sa grange.
Alors, le boîtier TNT… Depuis près d’un an, il était là, branché, et n’avait jamais servi !
Ce soir d’insomnie, ce fut l’occasion d’expérimenter l’appareil, la « machine ». Youen, l’aîné de ses petits-fils lui avait montré comment s’en servir et noté soigneusement les quelques manœuvres qu’il devait faire. C’était, comme disait Youen, « Simple comme bonjour » !
Pépère s’amusa, curieux, à manipuler toutes ces touches. Les images défilaient devant lui, les chaînes se succédaient…
Des visions sur de hautes montagnes, d’autres au fond des mers. Là, un ministre,pompeux, et ici un policier réconfortant. Dans son for intérieur, il reconnut que c’était magique…
Et puis, n’en croyant pas ses yeux, il vit !
Il vit, sur l’écran, la jeune femme qui caressait son amant !
Il vit les scènes d’amour qui se succédaient à n’en pas croire la réalité…
Des émotions anciennes remontaient en lui.
Qui le bouleversèrent…
Il préféra retourner s’étendre près de Mémère : il arrêta le poste et éteignit la lumière.
4
Le sommeil ne venait pas !
Les images du poste le poursuivaient.
Il se tourna et retourna si bien que Mémère se réveilla :
-Qu’est-ce qui se passe, Pépère, tu n’arrives pas a dormir ?
- Ce n’est rien.
Il se tourna de l’autre côté et resta immobile cinq minutes !
- Mais enfin, qu’est-ce qui se passe ?
- C’est rien, je te dis !
Un quart d’heure passa…
- Tu dors, Mémère ?
- Non.
- Tu te souviens ?
- Me souvenir de quoi ?
- Ben… La première fois : la première fois quand nous étions dans le pré !
- Oh, là, Pépère… C’est si vieux !
- C’était bien, hein ?
- Oui, c’était bien.
Ensemble, ils plongeaient dans les souvenirs d’antan.
- On devrait essayer, Mémère…
- Essayer quoi ?
- Ben… Comme dans le pré !
- Oh, oh, mon Pépère : tu n’y penses pas ! A nos âges… La dernière fois, c’était il y a trente cinq ans !
- Tant que ça ? Je n’avais pas l’impression…
Elle rit, l’embrasse gentiment sur le front, pose sa tête sur son épaule et l’y maintient. Il la prend dans ses bras…
- On devrait essayer quand même !
Elle ne dit pas un mot mais elle sourit dans la nuit. Son Pépère est complètement « siphonné », mais quel romantique tout de même ! Elle le laisse faire…
5
C’avait été comme avant !
A cause du souvenir, peut-être!
A cause qu’elle l’aime toujours autant, même si ça n’est plus pareil !
A cause qu’il a su lui faire partager ces instants magiques, les faire vivre ou revivre : c’est pareil ! A cause du grand froid qu’il y a dans une vie sans amour. Et justement, le froid de l’absence d’amour, malgré l’âge, le grand âge, ils ne l’ont jamais connu. Elle a le sourire aux lèvres lorsqu’elle s’assoupit.
A côté d’elle, grand-père ronfle…
6
Il n’était pas soleil levé lorsqu’il se réveilla.
Mémère, qui avait toujours la tête au creux de son épaule, ouvrit les yeux et lui sourit dans la nuit.
- Tu sais Mémère, j’ai rêvé… C’était un beau rêve.
- Ah ?
- J’ai rêvé que nous étions comme dans le pré.
- ???
- Peut-être qu’on devrait essayer Mémère…
- Comme dans le Pré ?
- Ben oui !
- Mais, Pépère : on a fait au début de la nuit. Tu ne te souviens pas ? Ca n’était pas un rêve !
- Ah, oui, c’est vrai : je me souviens maintenant ! Vois-tu, Mémère, à nos âges, ce qui pose le plus problème, c’est la mémoire…
(Inédit)
***
09:58 Publié dans ATELIER D'ECRITURE - EXPRESSION ECRITE, CONTES ET NOUVELLES | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
02 octobre 2009
LES AVENTURES DE BOUBOULE (suite et fin)
par Dominique J.
C’était bien lui, un quelconque papillon jaune voletant dans une quelconque forêt ,lui ,Ptit’ jaune !!!
« Bouboule ? «
« be oui ,mais qu’est – ce que tu fais là ? «
C’était possible ça ? qu’on rencontre un super copain juste au moment où on se croyait abandonné de tous ,de Dieu et des hommes ?
« Imagine ,Ptit’jaune , on m’a planté ici :Mme Herbert et Max ont pensé que j’allais être à l’étroit dans mon pot blanc «
« et be pour une fois ils ont eu raison ces deux crétins ! »
« Mais ,non ,pas Iris et Paul ,ça c’est une autre histoire …mais toi aussi tu penses que j’ai grandi ? «
« be regarde toi mon pote ! t’ as poussé c’est incroyable ! mais bon résume, s’il te plait , parce qu’il y a une seule très longue histoire que j’ adore écouter ,c’est celle de Jan Donner qui a été sauvé par un papillon super courageux . »
« jamais entendu parler « dit Bouboule étonné …
Ainsi ,donc ,bien que sous des versions différentes ,cette histoire était assez répandue …incroyable ..
« Bon alors ,qui sont Mr et Mme Herbert ? «
« Mme Herbert et Max « corrigea Bouboule « ;Mme Herbert m’ a soigné quand Iris et Paul m’ont abandonné sur le balcon ,et Max est le gars qui m’a amené ici hier dans la forêt »
« c’est bizarre « dit Ptit’jaune , »parce que moi aussi je suis arrivé hier «
« Mais pourquoi bizarre ? « tu n’habites pas ici avec tes frères et sœurs ? «
« Ben ,pas vraiment tu vois …en fait je suis resté longtemps en ville ..Bouboule ,faut que je te parle ,tu vas pas te mettre en colère ? «
« Pourquoi ? tu ne m’as rien fait ,si ? »
« Ben je t’ai quand même menti mon pote :j’ai personne en fait ,à part toi..je t’explique :hier j’ai voulu te rendre visite et tu n’étais plus sur le balcon ;et j’ai vu un super bouquet de fleurs dans le coffre d’une voiture ;alors bien sûr je me suis jeté dessus et clap ,le coffre s’est refermé et la voiture a démarré .Quand il s’est rouvert, j’étais ici ,dans la forêt et il y avait un type qui sortait une pelle du coffre.
« Hahaa »dit Bouboule « c’est dingue ,je le connais ton type ! »
« c’est Max ,qui m’a amené ici !En fait on a voyagé dans la même voiture sans le savoir ,moi sur le siège ,toi dans le coffre ;les fleurs étaient pour son amie ! »
Bouboule n’en revenait pas …Un tel hasard !!!
Mais en y réfléchissant bien , ce que nous appelons hasard ou coïncidence par facilité ,est – ce que ce n’est pas autre chose ? Cette amitié si fragile tout à coup renforcée ,c’était le hasard ? Peut on appeler « hasard « ce qui n’a aucune raison d’être ? Bien sûr ,c’est difficile de renoncer à ce mot si pratique ,si rassurant .
Toutefois ,Bouboule et Ptit’jaune étaient trop émus pour se plonger dans de telles considérations ,ils savouraient le moment présent ,heureux de se retrouver ,de bavarder ,en tout cas tant qu’il y aurait des fleurs d’automne pour Ptit’jaune … Celui –ci arrivait à midi en voletant ,se nourrissait du nectar des fleurs ,puis ,repu ,se reposait sur sa branche préférée et racontait à Bouboule tout ce qu’il avait vu aux alentours .
Cet échange dura tout l’automne ,puis les jours raccourcirent ,le froid arriva en emportant les dernières fleurs ,Ptit’jaune se fit de plus en plus rare, puis il disparut ,au grand désespoir de Bouboule .
Il se fit toutefois de nouveaux amis ,des arbres qui comme lui étaient allés à l’école des arbres mais n’avaient jamais eu peur de se retrouver en pleine nature ..
« On pousse bien mieux ici ,la terre est humide près de l’étang ,je me demande comment on peut survivre dans ces immondes pots de plastique blanc « disait l’un ,et Bouboule se sentait rougir jusqu’au bout des aiguilles …
« oui ,bon d’accord ,mais ça n’est pas dangereux quand il y a un orage ? «
« ah ça ,les orages oui ,les éclairs et la foudre surtout ,mais c’est surtout pour les arbres isolés ,les peupliers ,les hêtres « dit le saule ; »nous,nous n’avons rien à craindre «
« et la tempête ? « demanda Bouboule
« fais comme moi ,laisse toi bercer par le vent ,même quand ça secoue un peu fort ,tu verras ,ça se passe très bien «
« et la grêle ? «
« oui ,bon ça picote un peu d’accord ,mais c’est assez revigorant finalement «
« et les pluies acides ? » Iris en parlait tant que cette expression était imprimée à jamais dans sa mémoire de petit arbre …
« oui c’est vrai ,on en parlait ça et là ,il y avait eu des malades mais pas la peine non plus de céder à la panique ;les plus âgés affirmaient que de toute façon il y avait toujours eu des maladies ,autrefois aussi et alors ? «
« Bon « se dit Bouboule ,s’ils le disent …
L’automne touchait à sa fin ,Bouboule s’adonnait à son activité favorite depuis le départ de Ptit’jaune :il rêvassait en regardant passer les nuages .
Une voix le fit sursauter : « cinq cent quatre vingt dix –sept,non cinq cent quatre vingt dix-huit zut ! »
Il chercha d’où venait ce drôle de son rocailleux et vit que la carpe qui d’habitude s’amusait à faire des ronds dans l’eau était à moitié allongée sur une pierre plate ,tête dehors .
« C’est toi ? mais les poissons ne parlent pas ! »
« ah bon ? et bien à ton avis je fais quoi là ? j’ai 58 ans et je m’appelle Jupp,ah !cinq cent quatre vint dix-neuf ,non six cents ,ah zut tu me fais perdre le compte ! »
« mais qu’est- ce que tu comptes ? »
« les nuages des jours mon ptit’gars , ceux que toi aussi tu comptes je le sais «
« mais c’est quoi les nuages des jours ? «
« ceux qui passent mon ptit’gars ….ah six cent un !que veux –tu que je fasse d’autre à mon âge ? Les autres poissons de l’étang sont jeunes et sportifs ,je ne vais pas faire un concours de moustiques avec eux !De toute façon ,quand ils prétendent en avoir attrapé dix ,tu peux parier qu’ils en ont avalé cinq ! »
« ah,et quand il n’y pas de nuages qu’est ce que tu fais ? «
« je compte les nuages de ma vie et je réfléchis mon jeune ami .. »
« c’est très intéressant « dit Bouboule qui n’était toutefois nullement enthousiasmé.
« je pense à tout ce qui a existé avant moi ,je pense à la musique des étoiles ,à la vie mystérieuse et à la mort si traître, je pense aux chiffres et à leur signification ;jusqu’ici j’ai compté neuf millions neuf cent quatre vingt dix-huit mille sept cent cinquante trois nuages ;tu vois, on n’est pas loin des dix millions . »
Cette fois Bouboule était réellement impressionné ;il n’aurait jamais imaginé qu’un nombre aussi élevé puisse exister ;Iris et Paul n’en avaient jamais parlé en tout cas ! Il trouvait que ce poisson était non seulement vieux mais aussi très sage :sa façon de s’exprimer,sa voix rauque et profonde ,tout cela lui plaisait de plus en plus et il se dit que peut-être de ce côté-là ,il aurait enfin la réponse à son éternelle question ..après tout ,un poisson qui avait tant vécu ,si sage ..
« est –ce que tu peux me dire ce que je dois faire pour que les humains m’entendent quand je leur parle ? »
« Il y a une solution « dit Jupp » comme pour tous les mystères « .
« Tiens ,c’est nouveau ça « se dit Bouboule mais il écouta poliment la suite quoique légèrement inquiet.
« oui ,il ya une solution ,seulement si tu as vraiment quelque chose à dire :Autrefois ,il y a très très longtemps ,tous les êtres vivants ,hommes ,animaux ,plantes ,même les pierres ,avaient un langage commun .Mais les humains furent bientôt supérieurs aux autres ,comme aujourd’hui hélas ,et ne parlant plus qu’entre eux ,devinrent sourds aux autres voix . »
« Mais je sais déjà tout ça « dit Bouboule qui commençait à regretter la confiance qu’il avait placée dans la sagesse du vieux poisson.
« Et il y avait un seul arbre sur terre qui pouvait parler aux hommes .. »
« ah oui ça je le sais aussi « cria Bouboule tout excité ; »oui il s’appelait Jan Donner « !
« Un géant ,cet arbre ,au milieu d’une immense forêt ,mais tu sais aussi où elle se trouve je suppose «
« ah be non « avoua Bouboule « ça je ne sais pas «
« Partout où tu es , partout où tu vas ,près et loin sont deux mots vides et petit et grand aussi .. »
« c’est quoi ce charabia , ? » cria Bouboule qui s’impatientait .
« calme toi gamin ,c’est là ,derrière ,sur la butte ,que Jan Donner vivait ,oui ,lui ,le dernier à pouvoir parler avec les hommes . »
Bouboule en resta sans voix :ici ???? là où on l’avait planté lui ,le freluquet,par hasard ? Il se sentait terriblement fier de partager ce minuscule coin du globe avec le grand Jan Donner . Inouïe cette coïncidence ,c’était tout simplement fabuleux !
« et bien sûr « continua le poisson « les hommes ,comme d’habitude ne pensèrent pas aux conséquences de leurs actes :quand on ne se parle plus ,on tombe malade ;les hommes pensent que c’est la pollution qui tue les arbres ,mais non mon petit ,c’est la solitude ! »
« Mais alors qu’est ce qu’il faut faire ? » s’emporta Bouboule qui cette fois était totalement fasciné .
« Je ne sais pas , »avoua Jupp « ,et puis il faut que je retourne dans l’eau «
« Non ! attends ! s’il –te plait ,une dernière question « cria Bouboule désespéré ; »est – ce que tu sais où est mon ami le papillon jaune ? ça fait des semaines que je ne l’ai pas vu ! »
« Ne sois pas triste mon ptit’gars ! en automne ,quand toute la nature se prépare à dormir ,les papillons s’en vont ;ils s’en vont à deux ,dans un endroit paisible ,pondent des œufs et puis ils meurent . »
« Quoi ??? ils meurent ?? Ptit’jaune est mort ? Non ,c’est faux ,je ne te crois pas ! Il a sûrement trouvé des fleurs d’automne ailleurs !! »
« Je comprends ta tristesse mon garçon ,mais sur cette terre ,tout a un début et une fin .Les papillons vivent un été ,pas plus .Ton ami ne te l’a pas dit pour t’épargner la douleur du départ . »
Et sur ces mots terribles ,Jupp plongea et reprit sa ronde dans l’étang .
Ainsi donc ,Ptit’jaune était mort ..Bouboule ne pouvait et ne voulait pas y croire ;il recommença à l’attendre ,comme si sa négligence momentanée avait été la cause de sa disparition. Rien ne vint .Il aurait aussi aimé reparler au poisson ,pour l’entendre avouer qu’il s’était trompé ;il lui dirait qu’en fait les papillons vivent plus d’un été ,qu’ils partent vers le Sud comme les oiseaux et qu’ils reviennent au printemps ,oui voila c’est ça …
Mais la carpe resta elle aussi invisible jusqu’au printemps ;la glace l’avait emprisonnée en l’espace d’une nuit .Au début ,Bouboule voyait une ombre qu’il croyait être celle de Jupp puis la couche s’épaissit et il ne vit plus rien. Et il passait tant de nuages qu’elle ne pourrait jamais compter ,quel dommage !quel gâchis ! Bouboule décida de les compter à sa place,ainsi il penserait moins à Ptit’jaune .
Le matin suivant ,Bouboule et ses voisins se réveillèrent blancs de givre ,ils attendirent que le soleil de midi les réchauffe un peu ,mais finalement se disait Bouboule ,ce froid n’était pas si désagréable,une sorte de nouvelle expérience en fait ;et quand le soir ,les premiers flocons de neige passèrent devant la lune Bouboule se dit que c’était merveilleux de respirer ce coton ,de sentir les cristaux se poser délicatement sur ses branches au lieu de les regarder fondre sur un balcon en ville ..Il se sentait bien ,vraiment bien .
Perdu dans ses pensées ,il n’entendit pas les branches craquer plus loin dans la prairie et sursauta en entendant quelqu’un renifler et pleurer doucement. Une petite fille !c’était une petite fille aux cheveux noirs parsemés de flocons de neige qui brillaient sous la lune .Elle était épuisée et murmurait « maman ,maman .. « Bon ,au moins elle était chaudement habillée se dit Bouboule mais qu’est ce qu’elle faisait là toute seule ?
La petite fille rampa sous les branches basses de Bouboule ,là où la neige n’avait pas atteint le sol,s’allongea à l’abri et pleura en murmurant « maman ,papa,pourquoi je ne suis pas restée avec papa et maman ?je suis perdue ,personne ne va jamais me retrouver … »
Bouboule était très inquiet ,il voulait connaître son nom mais se dit qu’elle ne l’entendrait pas hélas ! Mais ce fut la petite fille qui lui parla : » Gentil petit arbre ,tu veux bien que je reste là ? Ah si tu pouvais m’aider … »
« mais oui ,mais oui bien sûr !Bouboule pouvait l’aider ,il se rappelait très bien le chemin qui menait à la ville ,il avait tout observé quand Max l’avait amené ici .Bien sûr il aurait pu lui dire comment sortir de la forêt !
« mais je ne sais même pas comment tu t’appelles » dit –il en lui-même..Et il advint ce dont tous les arbres parlent encore ,ce que le monde avait attendu si longtemps : la petite fille lui répondit …………
« je m’appelle Louisa petit arbre !mais toi ,tu sais parler ????
A ce moment précis ,tous les oiseaux de la forêt auraient dû s’émerveiller en chantant ,en roucoulant ,en lançant des trilles ;tous les arbres auraient dû agiter leurs branches ,oui ,même le soleil aurait dû apparaître puis qu’enfin ,après de longs longs siècles ,un être humain et un arbre se comprenaient à nouveau .
Mais tout était tranquille dans la forêt : pas le moindre frôlement d’ailes ,ni murmure ni bruissement ;le temps était suspendu,seuls Bouboule et Louisa existaient ,un petit arbre et une petite fille ,un arbre et un être humain ..
Cependant , dès le lendemain, le vent porta la nouvelle et tout le monde parlait , les arbres aux oiseaux ,les oiseaux aux fleurs ,les fleurs aux buissons ,les buissons aux mulots ,les mulots aux prairies ,de pays en pays ,de continent en continent ,par delà les océans ,jusqu’à ce qu’enfin chacun sache qu’il existait un petit arbre nommé Bouboule ,et que c’était ce Bouboule là qui , le premier depuis la disparition tragique de Jan Donner ,lui ,lui, qui pouvait de nouveau parler avec les hommes !
Et comment se sentait Bouboule dans tout ça ? Rêvait –il ? Mais non , puisqu’il connaissait le nom de la petite fille ,Louisa ,ça il ne pouvait pas l’avoir inventé ! Et puis Louisa lui avait demandé pourquoi il pouvait parler ;et que pouvait –il répondre ? Il était si heureux qu’il ne réfléchit pas : » eh bien ,parce que les arbres aussi peuvent parler ,pourquoi pas ? «
« mais je pensais que ça n’était pas possible , » dit Louisa « et pourtant je te comprends très bien ,tu as un nom toi aussi ? «
« Bien sûr « répliqua t-il fièrement « je m’appelle Bouboule »
« Bouboule ? c’est rigolo mais c’est très joli « rit la petite fille
Et Bouboule apprit que Louisa se promenait cet après –midi là dans la forêt avec ses parents ,qu’elle s’était éloignée pour chercher des pommes de pin et qu’ elle s’était perdue ,qu’elle avait marché ,marché ,et qu’elle avait finalement atteint l’étang ,fatiguée et affamée ..
Bouboule dut écourter son histoire ,il faisait vraiment très froid et il fallait qu’elle rentre ;ses parents devaient être affolés ;Bouboule lui décrivit le chemin qui suivait le ruisseau et qui la conduirait jusqu’à une route où elle devait faire attention aux voitures mais où quelqu’un l’aiderait sûrement .
« Merci petit Bouboule ,j’aurais bien aimé rester avec toi mais il fait vraiment très froid dans ta forêt «
«eh bien on pourrait peut-être se revoir en été « cria Bouboule lorsqu’elle s’éloigna sous la lune .
Louisa trouva l’idée formidable et partit ;il entendit ses pas quelques instants puis se retrouva tout seul ,petit arbre rondouillard et poltron peut –être ,mais si fier ,si fier …Car c’était lui et lui seul qui avait sauvé une petite fille parce qu’il pouvait parler avec les hommes .
Ce lien ne serait désormais plus jamais rompu,et tout irait mieux sur cette terre parce qu’une petite fille et un arbuste avaient réussi à communiquer .Bien sûr ,ils n’étaient que deux pour le moment ,mais d’autres viendraient ..
Bientôt la forêt fut tout à fait blanche ;il neigeait tous les jours ,les branches de Bouboule pendaient jusqu’au sol ; pas un lièvre ,pas un chevreuil , pas un sanglier ne s’aventuraient jusqu’à l’étang ;tout était calme ,particulièrement en ce jour ,car c’était Noël .
Bouboule savait –il ce que c’était ,Noël ? eh bien non ; mais il sentait une profonde douceur l’envahir ,un bien –être dont il ne connaissait pas l’origine .
Lorsque la nuit fut là ,Bouboule entendit des pas de l’autre côté du ruisseau ,puis il vit une lumière qui dansait sur le chemin ;il vit trois silhouettes ,deux grandes et une petite ,qui se dirigeaient droit vers lui .Bouboule reconnut Louisa dans la petite silhouette et les deux grandes étaient certainement ses parents .
« Voilà ,c’est lui Bouboule ,mon petit arbre chéri « dit Louisa
Elle fit tomber doucement la neige des branches de Bouboule et sortit de sa poche des bougies qu’elle y posa .
« Joyeux Noël petit Bouboule «
L’étang et la prairie furent baignés d’une douce lumière ,Bouboule était stupéfait ,le monde brillait grâce à lui ,misérable arbuste autrefois moqué par ses frères ,puis enfermé dans un pot ,puis abandonné sur un balcon ,c’était lui ,vraiment ?
Et cette année comme tous les ans à Noël , Louisa ira rendre visite à son ami Bouboule qui grandit en sagesse ,qui n’a plus peur de rien ni de personne et se sent le plus fier de tous parce qu’il peut parler avec les hommes .
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18:50 Publié dans ATELIER D'ECRITURE - EXPRESSION ECRITE, CONTES ET NOUVELLES | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
03 septembre 2009
CREATURES…
Bonjour,
De la pluie, de la pluie et encore de la pluie…
C’est bon pour les jardins et ça donne le teint frais (il n’y a qu’à me regarder !)
Et, de surcroît, ça fait pousser mes cheveux : l’espoir faire vivre…
Je viens de terminer cette nouvelle, un tant soit peu fantastique, sur une idée… qui date de mon adolescence !
Amusez-vous.
Bien cordialement,
SergeD.
11:47 Publié dans CONTES ET NOUVELLES | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
27 août 2009
UN CRIME PARFAIT
*
Gustin, petit, râblé, la tête dans les épaules, le cheveu noir, était costaud comme tout. C’était ce qu’on appelle, sans conteste, un brave type !
Le genre de type qui, lorsque vous êtes dans l’embarras avec votre bagnole, que vous êtes « en rade », vous propose gratuitement ses services. Comme il n’était pas sot et que les moteurs n’avaient pas de secret pour lui, vous étiez assuré de repartir bien vite, rasséréné, pour honorer le rendez-vous qui vous attendait !
Lorsque sa femme prenait en pension deux ou trois mouflets de sa sœur de « Paris », non seulement il ne s’y opposait jamais et, si l’un d’eux était en âge de travailler un peu dans les champs avec eux, il encaissait, bien sûr, le salaire mais l’argent de poche, le « dimanche », ne faisait pas défaut, au même titre que ses propres enfants.
Oui, sans conteste : un brave homme !
Quand il était à jeun !
Parce que, quand il « picolait »… Alors là, il picolait !
Cela se voyait venir : il se renfrognait, ronchonnait, ne parlait plus à personne puis disparaissait.
De temps à autre, il s’éclipsait, comme ça, allait prendre un « bock » chez « Camille », le troquet du coin, à deux pas de chez lui, puis un autre « bock », ou un « demi » : ça dépendait de l’humeur !
Mais, humeur ou pas, quand c’est parti, c’est parti : il s’éloignait en direction du Centre Ville, vers la gare et faisait systématiquement tous les bistros qui se situaient sur son trajet. Et là, je peux vous dire, c’était pas que de la « bibine » qu’il torchait, mais un petit coup de rouge, puis deux, puis trois…dix ! Ensuite il passait au suivant : le « Café des Amis », le « Café des Sports », le « Tord Boyau », l’ « Estaminet », la »Brasserie du Commerce »…En arrivant près de la gare, on finissait le bonhomme au pastis !
Il faut être honnête : jamais il n’entrait à la « Brasserie de la Gare » !
Il faut dire qu’il en avait été viré, un jour, par le patron et son commis :
- Sors d’ici, dehors : je ne veux plus te voir chez moi, ivrogne !
- Ivrogne, ivrogne…Non mais, des fois ! Ivrognes vous-mêmes bande de lâches : à deux contre un… Puisque c’est ainsi, tant pis pour vous : vous n’aurez plus mes sous, je ne remettrai plus les pieds dans votre « taule ».
En ce qui concerne le « manque à gagner » pour le patron, ça n’était certainement pas négligeable vu que la consommation de Gustin n’était pas négligeable non plus ! Mais il tînt parole : il ne remit jamais les pieds dans la brasserie…vu qu’il y en avait d’autres sur son chemin !
Je le soupçonne d’ailleurs d’avoir jalonné son parcours de tous les bistros afin de ne pas se faire remarquer, de ne consommer, dans chacun, que modérément. Enfin, quand je dis modérément…
De toute façon, il était connu « comme le loup blanc », pas seulement sur le chemin de la gare, mais dans toute la ville et les villages avoisinants jusqu’à vingt kilomètres à la ronde et son souvenir hante encore les mémoires !
Au « Café des Sport », le patron l’avait « à l’œil ». Il était bien plus fort que lui : un gros, grand moustachu, avec plein de poils noirs sur les bras, qui en imposait à Gustin. Malin, celui-ci faisait comme s’il n’avait pas bu, comme s’il était à jeun (ce qui lui arrivait, forcément, au début !). Il y aurait certainement réussi, n’eût été l’œil torve et vacillant qui ne trompait personne.
Toujours est-il que ces jours-là, les jours de ses escapades, on le retrouvait dans le hall de la gare, allongé sur une banquette, fin saoul ! Il ronflait comme dix sonneurs et ces bruits incongrus, immanquablement, attiraient l’attention des employés du Chemin de Fer. Le Commissariat connaissait bien Gustin : la voiture de police le ramenait chez lui, le rendait à sa femme qui, bien sûr, le houspillait tant que ça peut ce dont, dans son sommeil, il n’avait cure !
Le lendemain, frais et dispos, l’œil vif, le geste sûr, on le retrouvait bricolant sur la maison, retournant la terre de son jardin ou accomplissant un travail temporaire qu’il parvenait toujours à dégotter, vu qu’il savait travailler.
*
A propos de cure…
Eh bien, justement, à la suite d’un accident mineur de la circulation, il fut emmené à l’hôpital. Et là, sans lui demander son avis, on le dirigea vers le service de désintoxication.
Gustin, brave homme, ne s’opposa pas aux traitements, il les suivit scrupuleusement : ce fut en fait, pour lui, l’occasion de répondre favorablement aux prières cent fois réitérées de sa femme.
« Pourquoi pas ? Elle sera contente… »
Au bout de trois semaines d’hospitalisation, Gustin avait retrouvé toute sa forme, un teint de bébé et son sourire.
Hélas…
Hélas, ses bonnes intentions ne durèrent que ce que durent les roses : « l’espace d’un instant » !
Il reprit ses escapades vers la gare…
Sa femme le mit en garde :
- Si tu ne te fais pas soigner sérieusement, je m’en vais avec les enfants ! Tu ne nous verras plus jamais.
De bonne grâce, Gustin reprit le chemin de l’hôpital. Son second séjour fut suivi d’un troisième, puis d’un quatrième, d’un cinquième…
Il en fit - tenez-vous bien - dix-sept !
A la fin du dix-septième séjour, il salua le personnel du service qui, à force, le connaissait bien. L’Infirmier en Chef, un grand gaillard chaleureux, lui tapa sur l’épaule, lui sourit et lui serra la main :
- Allez, au revoir Gustin… A la prochaine !
Oui, d’accord : c’est un humour un peu facile et d’un goût douteux.
Et c’est probablement ce que perçut Gustin. Il ne répondit pas.
Il retrouva sa famille. Sa femme, habituée, ne demandait plus rien, n’espérait plus rien. Elle lui fichait une paix royale !
Comme les autres fois, il reprit son bricolage, son jardin, ses missions temporaires. Comme il était connu dans toute la région pour ses qualités professionnelles et encore plus pour ses cuites pharaoniques, son histoire de cures renouvelées dix-sept fois le précédait partout. Personne ne lui en parlait mais tout le monde en riait. Comme l’Infirmier en Chef, ils attendaient, les braves gens, ils attendaient la prochaine : la dix-huitième !
Et bien il n’y en eut pas de dix-huitième !
Inlassablement épaulé par sa femme ; Gustin avait retrouvé, intacte, sa force de vie : effacé le « côté obscur de la force ». Terminé, plus une goutte, pas « ça » !
Fini, n.i ni, guéri…
Oui : GUERI…G.U.E.R.I !
Ca vous en bouche un coin, hein ?
*
Des années passèrent. Les enfants étaient maintenant des hommes…
Un jour, « Belle Maman » réunit toute la famille pour son soixantième dixième anniversaire. Ce fut une bien belle fête, bien copieuse, bien arrosée.
Seul Gustin était véritablement sobre : eau, soda… Il refusait aimablement toute boisson alcoolisée :
- Non, merci ! disait-il en souriant.
« Belle Maman » s’approcha de lui, une coupe de Champagne dans chaque main :
- Gustin, vous prendrez bien une petite coupe de Champagne avec moi ? Pour mon anniversaire…
- Non, Maman, merci.
- Allez, pour me faire plaisir ! minauda-t-elle.
- Non… Vous savez bien que je ne dois plus boire une goutte…
- Mais enfin, Gustin… Juste une goutte pour trinquer avec moi ! Vous êtes guéri maintenant.
- N’insistez pas Maman…
Belle Maman haussa le ton :
- Gustin, je vais croire que vous ne souhaitez pas la bonne santé à votre belle-mère ! Que vous ai-je fait pour que vous soyez si injuste ?
- Mais non ! Vous savez bien qu’après ce que j’ai vécu, il ne faut pas, il ne faut plus.
- Allons, allons, Gustin, fit-elle séductrice, une toute petite goutte…Avec moi ! Puisque vous êtes guéri : GUERI !
*
Gustin finit par accepter la coupe de Champagne si joliment offerte. Il en reprit une seconde, une troisième. Il retrouva le parcours ancien, tout jalonné de bistros sympas, en découvrit d’autres encore, plus loin, ailleurs.
Le jardin se retrouva en friche. La maison, ancienne déjà, laissa entrer la pluie et sortir femme et enfants. Les employeurs ne voulaient plus de lui et, d’ailleurs, il ne recherchait plus aucun travail.
On le retrouva, un jour au petit matin, sous le pont qui enjambait le canal, inconscient, à demi gelé.
Transporté aux urgences de l’hôpital, on le mit immédiatement en Réanimation.
Trop tard…
Il mourut dans la nuit sans être sorti de son coma.
SergeD.
Atelier d’Ecriture de Henvic
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24 août 2009
CONCOURS DE NOUVELLES
Chers amis lecteurs, correspondants ou participants de l'Atelier d'Ecriture de Henvic,
Je vous communique l'information ci-dessous diffusée par « Les amis des arts et de la culture » de Riantec (56670) qui organise, dans le cadre du 21e salon du livre de Riantec, un concours de nouvelles...
Pour ma part, je compte y participer et je serais ravi que vous preniez la même décision!
Lisez le règlement et, si vous le souhaitez, prenez contact avec moi: 06 03 35 02 07.
Bien cordialement
Serge Delacourt
17:19 Publié dans Art et Culture, ATELIER D'ECRITURE - EXPRESSION ECRITE, CONTES ET NOUVELLES | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
06 août 2009
CAP’TAIN « MEIN GOT »
***
Charmant! Positivement charmant, sympathique: lorsqu’il me parla de sa petite fille qui avait cinq ans, je me sentis ému et tout à coup très proche de lui.
Eh oui: nous avions sensiblement le même âge et lui avait la chance d’être grand-père!
Sa façon de parler de la vie, de son travail, de ses amis, de sa famille me plaisait beaucoup.
C’est au restaurant « Le Bon Accueil » de madame Lavilliers que nous nous sommes rencontrés, un routier ! Madame Lavilliers, a créé seule cet établissement qu’elle dirige d’une main de « maître ». La nourriture est agréable, mais je n’ai malheureusement jamais trouvé le courage de lui dire que sa sauce vinaigrette, dont elle arrose si copieusement sa salade, est tout bonnement infecte! Mais, il lui sera beaucoup pardonné devant l’éternel car elle a vraiment fait de ce lieu un endroit convivial.
Voilà: Roger Dedieu était chauffeur-routier ! Il se trimballait un énorme bahut à travers l’Europe et s’était arrêté là sur le conseil d’un copain. Sa table était proche de la nôtre: il y terminait son repas et la conversation s’engagea spontanément, simplement. J’allais dire: normalement!
Nous avons pris le café ensemble et c’est ainsi qu’il me confia son plaisir d’être grand-père.
De confidences en confidences, nous évoquâmes nos âges, nos enfants, notre histoire…
Oui, je connaissais l’Algérie, un peu, pour y avoir fait mon Service Militaire.
Dedieu s’était engagé. Après avoir été affecté à une S.A.S (Section Administrative Spécialisée), il demanda son changement pour les R.G (Renseignements Généraux). Il y gagna vite ses galons de lieutenant puis ceux de capitaine. C’est ainsi qu’il eut en charge, pendant un an, la B.R.C.S (Brigade de Recherche et de Contre Sabotage) de Maison-Carré, près d’Alger…
Mais attends! Maison-Carrée ? C’est là où j’ai été emprisonné!
Une taule en tôle: au « secret ». Un endroit où l’on enfermait les fellaghas avant de les travailler un peu. Oh purée: avec les copains, la trouille d’être travaillés aussi!… L’interrogatoire, une nuit glacée de janvier, avec, à côté du lieutenant des R.G, le petit costaud, râblé, tout en muscles , qui ne disait rien! Et Martz qui me dit à l’oreille:
- Lui, c’est le travailleur manuel: si tu ne parles pas, c’est lui qui te travaille!
La trouille, je vous dis!
Mais non, il ne s’est rien passé: ils nous ont gardé trois semaines, gavé des restes du commando harki, puis ils nous ont relâché!
Oui! Et ben Dedieu, on aurait pu se connaître à ce moment, là-bas! Lui le chef de la BRCS et moi le taulard!
Je ne lui confiai pas cet aspect de mes réflexions: je le laissai me parler de ce temps passé, de ce « bon » vieux temps qu’il semblait regretter.
Il se laissait aller à dire les choses: pas bon ça pour un officier des R.G !
-« Mein Got! ». Ils m’appelaient cap’tain « Mein got »! Ca les faisait rire et moi aussi. Les harkis, eux ne riaient pas au début: mon dieu, c’est qu’ils étaient plutôt imperméables à notre humour. Alors les autres leur ont expliqué. Et ils on ri aussi: plus fort et plus longtemps que les autres!
« Les « autres », quand ils parlaient de moi, c’était « le pitaine ». Quand ils s’adressaient à moi: « Mon cap’taine ». Les harkis, c’était chaque fois: « Mon cap’taine Mein Got ».
« Pourquoi ce surnom? Et bien d’abord parce que je m’appelle Dedieu, Roger Dedieu ! Et que, paraît-il, je répète souvent «Ah, mon dieu » ! C’est un de mes gars qui m’a appelé comme ça. Heinz, qu’il s’appellait. C’était un type de la Légion, d’origine Prussienne. Il sortait de l’hôpital et son bataillon était en déplacement dans le sud. Ah, mon dieu, quel accent il avait !
Je lui expliquai quel était le travail de la Brigade :
-Mon dieu, c’est pas un boulot de gamins. Il faut qu’ils parlent…
Heinz m’écoutait avec un sourire entendu:
- Che gonnais, mon capitaine, ch’ai dézà vait ze travail !
-Mon dieu, mon gars, on n’est pas en Allemagne, hein ! Mais il faut faire le travail : c’est pas par plaisir, c’est le boulot !
-Fous inguiétez-pas, cap’taine, che zais gue ze zuis en Vrance : ch’ai joisi !
-Mondieu, Heinz, c’est sérieux, arrêtez de rire !
-Mein Got ? Cap’taine Mein Got : Che zuis à fos ordres !
Son sourire était désarmant, à Heinz. Il lui mangeait tout le visage : on aurait dit un enfant ! Plus tard, j’ai su qu’il avait été dans les « Jeunesses Hitlériennes » et s’était illustré, très jeune, sur le Front de l’Est. Quinze jours après, il s’est fait cueillir dans une embuscade…
« A la BRCS, il y régnait une ambiance plutôt bon enfant. On faisait notre boulot: consciencieusement! Je leur avais dit:
- Vous faites ce qu’on vous dit et tout ira bien. Si vous faites pas le boulot, vous allez en chier des vertes et des pas mûres.
« Il y a un gars, comme ça…Il s’était engagé pourtant, comme moi: pas content de ce qu’on faisait, ce con, pas d’accord! Mais est-ce qu’on m’a jamais demandé d’être d’accord? On m’a dit:
- Tu obéis aux ordres, c’est tout!
« Il disait des conneries:
« Mon capitaine, je suis chrétien: ce qu’on fait là, ce sont des saloperies, c’est dégueulasse. Sauf votre respect, je ne peux pas! »
« Sauf votre respect! Vous vous rendez compte? Alors, mon vieux, de corvée de chiottes, et de patates… Pas de place chez nous pour les objecteurs. Les autres l’ont un peu malmené, c’est vrai, même qu’à la fin j’ai dû intervenir! Pas les harkis: aucun d’eux ne l’a jamais malmené. Ils le regardaient en silence et détournaient le regard. Ce con: il me les aurait retourné!
« Et puis un matin il s’est foutu tout son chargeur P.M dans la tronche.
« Pas à cause de mes gars. A cause de sa fiancée, en France, enfin… en Métropole, qui lui écrivait qu’elle se mariait.
« Avec un autre!
« On a retrouvé la lettre ouverte sur le lit, pleine de sang! « C’est con…C’était pas un mauvais gars. Mais vous savez ce que c’est puisque vous êtes allé là-bas: il fallait faire le sale boulot. On était là pour ça! C’est pas les généraux, c’est pas le Commissariat Général, c’est pas les types du Gouvernement qui se tapent le travail! Des hommes de terrain: voilà ce qu’on était! La baignoire, la gégène, la « presse »… Il fallait qu’ils parlent et ils parlaient! Le bougnoul silencieux: connais pas! Un petit coup de manivelle et hop, c’est parti! Il se tait ? : un ou deux petits coups supplémentaires et c’est reparti mon kiki! Y’en avait, on pouvait plus les arrêter : ils disaient tout et même davantage!
« Une fois, pourtant, on a failli avoir de gros ennuis: il fallait démanteler un réseau F.L.N. Le colonel avait dit:
- Je n’accepterai pas d’échec! »
« Alors on te le lui a offert son réseau: on a pris des suspects, deux hommes et une femme, et on les a travaillé pendant deux jours en nous relayant. Ils ont parlé, ils ont donné des noms…Et ces noms-là, on les a fait parler aussi. Et puis ceux qu’ils nous on donné. Un réseau complet. Un dossier en « béton », impeccable, ficelé en un rien de temps!
« Dame, fallait faire « fissa » qu’avait dit le colonel…
« Manque de pot : une famille a porté plainte sur les conseils d’un avocat qu’elle connaissait; Et lui, tout militant de l’Algérie Française qu’il était, nous a accusé de constituer des réseaux avec l’électricité. J’ai pas apprécié son humour! Et puis nous, si on faisait ça, mon dieu, c’est parce qu’on nous le demandait: pas pour le plaisir!
*
« Maintenant… Maintenant, n’importe quel raton ou gosse de raton fait ce qui lui plait: tu marches dans la rue, c’est toi qui doit descendre du trottoir! Ils te regardent d’un air méprisant, ils emmerdent nos gamines…
« Ah oui, si on nous avait laissé faire!… En ce temps-là, ils n’auraient jamais osé… »
Le temps s’arrête. Dedieu est dans ses songes, dans son temps de pouvoir. Moi, silencieux, je prends une grande goulée d’air qui, malgré les miasmes de tabac et de cuisine, me paraît délectable!
Dedieu se tourne vers un autre client, un autre camionneur, chauffeur routier comme lui. Il est assis à une table non loin de la nôtre où il termine paisiblement son repas. Dedieu me le désigne du menton:
- Tenez: lui, là… Il est là, calme, tranquille, hein, mais… Eh, dis donc, toi: tu es d’où?
- Moi, monsieur? Je suis Tunisien. De Tozeur, dans le sud.
Il sourit mais je le trouve un peu inquiet tout de même.
-Tozeur? Connais pas… Tu es Tunisien? Ah, c’est pareil : Algérien, Tunisien…
Il se tourne vers moi:
- C’est les mêmes, faut pas s’y fier, faut pas leur tourner le dos: ils ne sont pas comme nous, ce ne sont pas nos égaux… Moi, s’il le fallait…
Je l’interromps, enfin! Ca va: j’ai compris. J’ai pris le temps, mais j’ai compris! S’il le faut, il repart en guerre, il reprend son F.M ou sa MAT 49 et c’est parti pour la reconquête!
A cinq ou six ans de la retraite!
Je suis mal. Sensation de nausée: entouré de routiers, le mal des transports sans doute ! Le retour dans le temps, comme ça, sans avoir été prévenu, sans être préparé.
Comme avant, quoi, comme ce qui encore remplit parfois mes rêves d’angoisse:
« La discipline faisant la force des armées, tout supérieur est tenu d’obtenir de ses subordonnés, etc . »
Je respire un coup, j’avale ma salive:
- Et votre petite fille? Cinq ans m’avez-vous dit? Vous la voyez quand?
Il revient,
Sur terre…
Et croyez-moi : c’est pas si mal que ça la terre.
Et le présent!
Le bon temps, c’est quand on a vingt ans, d’accord. Le bon temps, celui qu’on a perdu, celui qu’on nous a pris, qu’on a pourri: rien à faire pour s’en détacher, pour l’enterrer!
« Adieu Berthe! Ce temps est mort, vive le temps qu’il me reste… »
- Ma petite fille? Dans trois jours… Je vais la voir dans trois jours : elle va me sauter dessus en criant : Papy…
Son regard est redevenu celui du grand-père heureux, qui joue, qui partage avec sa petite fille.
Simplement… Il faut faire attention, il ne faut pas, par mégarde, appuyer sur le bouton rouge, l’interrupteur qui plonge tout à coup le monde dans les ténèbres pleines d’horreurs sans nom.
C’est un peu comme quand on va à la cave et que tout à coup la lumière s‘éteint : dans l’ombre opaque se cachent les terreurs d’antan, les mystères horrifiques pleins d’araignées et de rats, les fantômes visqueux et gluants.
Ce monde infâme qu’on traîne en nous !
***
Serge D.
"Rives et Rivages" éd. Nomade - Henvic
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GRAND – PERE
*
L’ai toujours connu vieux, Grand-père ! Mais vieux, très vieux…
Assis près du poêle, les yeux cerclés de rouge ouverts en permanence, comme en sentinelle aux frontières d’un « ailleurs » qui nous est inconnu. Son visage figé n’esquisse jamais aucun sourire, sans doute d’avoir trop vécu, d’avoir trop espéré, trop attendu ! Couvert de rides comme autant de rivières de sa vie passée.
Moi, j’aime bien l’écouter quand il raconte, Grand-père, mais Mémé veille au grain :
« Laisse donc c’te ch’tiot là tranquille avec tes histoires ! Ca peut pas l’intéresser… »
Alors, il se tait, un moment. C’est Mémé qui a tort !
Fameuse femme que Mémé !
S’est toujours occupée de tout et de tout le monde. Moi, je la crains un peu : dame, les mémés qui commandent !… Pourtant, l’est toujours prévenante et gentille. Mais voilà : comme mon père, comme moi-même, l’exposition des sentiments, c’est pas son truc à Mémé.
Grand-père voulait du tabac et Mémé ne voulait pas parce que :
« C’est pas bon pour lui ! »
Une ch’tiote goutte ?
C’est pareil : c’est pas bon pour lui.
Je la trouve un peu raide, Mémé et je suis du côté de Grand-père !
En coulisse, en catimini, -en « loucedé » quoi !- veillant à ce qu’elle ne nous surprenne pas :
« Min ch’tiot fieu…Tu vas aller en chercher du tabac. Mais fais attention : il faut pas que Mémé le sache… »
« Sois tranquille, Grand-père ! J’y vas aller sans qu’elle sache… »
Et je lui rapporte son paquet de gris que je suis allé chercher, incognito, au bureau de tabac qui fait le coin, un peu plus bas.
Content, je suis content. Non pas d’avoir berné Mémé, mais parce que je fais plaisir à Grand-père. Pas tant pour le tabac mais pour la complicité un instant partagée avec lui : nous sommes solidaires, il est MON Grand-père ! Il le sait, il tente d’esquisser un sourire mais c’est une grimace qu’il dessine.
N’importe : moi je sais qu’il me sourit !
Il n’est pas seul…
Ses mains tremblantes qui profitent d’une courte absence de Mémé pour rouler une « clope », mettent du tabac partout autour de sa chaise qu’il ne peut quitter seul. Je ramasse ce que je peux, mais il en reste quelques brins que Mémé, évidemment, ne met pas cinq secondes à découvrir. Allez, elle le connaît son bonhomme ! Peut pas le laisser seul cinq minutes… Elle râle, ronchonne, gronde doucement. Elle ne houspille pas, simplement elle veut son bien à Grand-père et est persuadée qu’il ne doit pas fumer.
Parce que, sans ça, la tabagie, elle connaît Mémé, elle qui se tape sa petite « prise » en mettant la poudre dans le petit creux, entre le pouce et l’index - qu’on appelle d’ailleurs la « tabatière anatomique !- et qu’elle renifle d’un coup sec d’un côté puis de l’autre ! Ca, c’est quand elle « taille une bavette » avec la voisine, madame Hulot, je crois…J’allais dire « madame Mulot ». Mais non : Mulot, c’est le nom de la rue : la rue Mulot !
La voisine, hyper-gentille. Aussi souriante que Mémé ne l’est pas, aussi accueillante que Mémé ne le paraît pas ! Mais si : Mémé, quand elle cause avec la voisine, son visage est détendu, relâché. Un instant qui est enfin à elle, pour elle, pour son plaisir…
Seuls, avec Grand-père, il me raconte ses « histoires », les moments qui ont marqué sa vie, qui l’ont blessé, meurtri.
Est-il possible que le vieil homme, assis devant moi, ait été par le passé, un robuste soldat ? Pas un grand, fort, costaud, non, mais un long, maigre, teigneux et hargneux quand on le cherche !
« A l’époque, on était soldat pendant sept ans : j’ai fait sept ans sous les drapeaux »
J’imagine mal : sept ans dans l’armée, beaucoup plus que la moitié de ma vie !
Et le cauchemar que ça a pu être ! Parce que, de tout temps, la classe militaire, comme toute autre structure du reste, a ses grosses têtes et ses sous-fifres !
Attendez : je ne dis pas qu’il ne faut pas une hiérarchie, qui doit se mériter, par le travail, le courage et le talent.
Ce qui, en aucune façon, n’implique que d’autres, dessous, tout en bas, n’aient pas aussi des mérites qui doivent être reconnus, respectés et honorés.
Dans ma vie professionnelles, je n’ai jamais eu ni le temps, ni le goût de me charger du ménage ! Ce labeur que la femme de ménage assume, justifie ma reconnaissance : c’est moi qui la remercie de faire ce dont je ne suis pas capable de me charger !
Il en est de même quand le mécanicien, devant mon moteur silencieux, sait ce qu’il faut faire et le fait. Je le rémunère et lui dis « merci » !
Grand-père a subi la mal-aisance d’officiers subalternes, de sous-officiers figés dans leur ascension et il s’est rebiffé !
« Indiscipline caractérisé… Condamné à six mois de forteresse »
Il est possible qu’il ait un peu malmené un « pif » ou « borgné » un œil de gradé : IMPARDONNABLE !
Six mois de forteresse !
Enfermé dans les geôle de la Citadelle d’Ajaccio…
« Les murs étaient plein d’eau… »
Six mois dans l’humidité marine : allez donc vous étonner à présent qu’il ne puisse plus se servir de ses jambes, se lever de sa chaise, aller pisser tout seul !
« Ah, min ch’tiot fieu ! Ajaccieu, moi je connais… La citadelle, la prison…Six mois dans l’eau, pas d’air, pas de lumière… »
« Moi, je connais la Corse, je connais la Bretagne aussi : ce sont de beaux pays. Mais la Citadelle, ch’tiot, la Citadelle pendant six mois… On peut pas imaginer ! »
Si vous connaissez la Citadelle d’Ajaccio, ou tout autre citadelle des bords de mer, si vous avez visité les sous-sols, là justement où l’on enfermait les prisonniers, les malandrins, les récalcitrants, les insoumis et autres indisciplinés, si vous connaissez ces lieux infâmes, alors vous savez de quoi parle Grand-père.
La Citadelle d’Ajaccio fut conçue et réalisée par les Gênois, en ces temps de violence où la force armée avait, déjà, tout pouvoir !
La vie, la viande humaine, détaxée, ne valait pas cher.
Il y a belle lurette qu’il est mort Gran-père, et enterré, quelque part à Saint Quentin.
Dans la terre de chez lui mais qui ne lui a jamais appartenu…
Ajaccio !
Le soleil, les couleurs, les odeurs de Corse…
Multiple splendeur.
« La Corse ? Je connais, min ch’tiot fieu, je connais ! Ajaccieu, Ajaccieu… La Citadelle, ah, la Citadelle !… »
Ajaccio, le 23.08.2004
Serge D.
"Rives et Rivages" éd. Nomade - Henvic
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LA VERITABLE HISTOIRE DE JUMBO, L’ELEPHANT.
*
J’ai longuement vécu et, à présent, je suis devenu très très vieux.
Il faut que je songe sérieusement à mon départ et c’est pourquoi, sans doute, j’ai besoin de mettre un peu d’ordre dans mes affaires et dans mes idées .
Aussi, aujourd’hui, je veux raconter l’histoire de celui qui m’a sauvé la vie lorsque j’étais encore tout jeune et un peu tête en l’air : l’histoire véridique de Jumbo, le célèbre Jumbo, le plus grand éléphant du monde qui s’est sacrifié pour me sauver !
C’était il y a fort longtemps, bien avant que le père ou le grand père de votre père ne soit né. Peut - être bien quand votre arrière-arrière grand-père avait votre âge (c’est facile : votre arrière-arrière grand-père est, comme chacun sait, le grand-père de votre grand-père !).
Je me souviens encore du bruit infernal et effrayant que faisait l’énorme machine noire qui se précipitait sur moi à toute vapeur. Je m’en souviens comme si j’y étais encore : grincements des freins, sifflements aigus, bruits de métal forcené et les cris de l’assistance qui nous entourait.
J’étais très jeune et inexpérimenté : lorsque j’ai vu la machine, j’étais complètement pétrifié, paralysé par la peur, et je ne savais pas ce qu’il fallait faire, avancer ou reculer. D’ailleurs j’en étais bien incapable !
Je fermai les yeux comme pour faire disparaître ces choses terrifiantes...
Un choc, le bruit mat, amorti, d’un choc formidable et l’immense cri qui montait de la foule me les firent rouvrir : j’étais indemne, sauvé !
Jumbo, car c’était lui, mon ami Jumbo, mon grand frère, avait vu arriver l’accident. Il s’était précipité en avant et mis son immense carcasse entre moi et la locomotive. Le choc fut terrible: Jumbo est mort sur le coup !
C’était le 15 septembre 1885...
Il faut vous dire... que je suis un éléphant, un petit éléphant, un vieux petit éléphant. Un éléphant lilliputien ! Tellement petit que monsieur Barnum, le directeur du Cirque, m’avait appelé Tom Pouce. Ca ne m’a jamais vexé car, dit - on, « ce qui est petit est joli... ou bien gentil ». Et puis c’était important parce que j’étais peut - être bien le plus petit éléphant du monde.
Jumbo, lui, était le plus grand et le plus fort, le plus courageux de tous les éléphants du monde : il mesurait exactement 3,35 mètres ! Et il était mon ami. Vous pensez bien qu’avec un ami pareil je ne craignais rien ni personne !
Et justement, monsieur Barnum nous présentait ensemble, Jumbo et moi :
« Entrez, entrez, mesdames et messieurs. Venez voir une attraction exceptionnelle, pour la première fois au monde : Jumbo, le plus grand éléphant du monde et Tom Pouce, le plus petit ! Entrez, entrez, et vous verrez ! ».
Tu parles ! Le plus grand, certainement, le plus petit, peut - être, je crois que oui, mais ça n’était pas la première fois au monde : ça faisait sept ans que nous travaillions ensemble. Mais chaque fois, à chaque représentation : « Attraction sensationnelle, etc ! » Jumbo et moi, ça nous faisait bien rire ce que disaient les hommes, ou bien ça nous agaçait un peu, selon que nous étions de bonne humeur ou pas, que nous étions reposés ou fatigués.
Je dois reconnaître qu’au fond, cela me flattait un peu : j’étais « le plus petit au monde », en quelque sorte un être unique ! Et, au début, je me gonflais d’orgueil, ce qui, soi dit en passant, faisait que je n’étais peut - être plus le plus petit au monde, parce que l’orgueil, c’est comme l’air : ça gonfle, ça oui ! Mais l’air, c’est comme qui dirait rien : vous avez déjà vu de l’air vous ? C’est invisible. Etre gonflé d’orgueil, c’est être plein d’air, plein... de rien !
Je me souviens de cela car j’étais un peu vexé quand, pour se moquer de moi, Jumbo pouffait de rire, ce qui produisait un barrissement retentissant, et haussait les épaules. Je ne sais pas si vous vous rendez compte : le plus gros éléphant du monde qui hausse les épaules !
C’est comme si une montagne haussait les épaules ou, plus simplement une maison : demandez donc à votre maman ce que cela ferait si la maison haussait les épaules ! Bonjour les dégâts : les tuiles qui claquent des dents, les meubles qui se cognent aux murs... « Oh pardon monsieur le mur (si les meubles sont polis, bien entendu ! )... les portes qui s’ouvrent et se ferment en grinçant comme de vieux rhumatisants !
Enfin, bon... Quand Jumbo se moquait de mon orgueil, j’étais un peu vexé mais cela ne durait pas bien longtemps car nous nous aimions bien. Il était comme mon grand frère et avec lui, rien ne pouvait m’arriver.
Un jour, monsieur Barnum que tous les artistes craignaient, était fâché après moi. Je ne sais plus quelle bêtise j’avais pu faire, mais il était très en colère, ce qui lui arrivait quand même rarement. Il avait pris le fouet et s’apprêtait à me punir et j’avais très peur de la lanière brûlante qui, malgré l’épaisseur de ma peau, ne manquerait pas de me faire très mal : déjà, rien que d’entendre le claquement du fouet !... Et bien, il a suffi que Jumbo émette un barrissement en levant sa trompe pour que monsieur Barnum lui - même renonce à sa colère, pose son fouet et s’en aille en grommelant. J’étais sauvé !
A vrai dire, le caractère de Jumbo n’était pas toujours facile. Avant de travailler au Cirque, il était resté 17 ans au Zoo de Londres, en Angleterre, et son caractère s’y était un peu aigri. Tous les animaux de la ménagerie le craignaient : le craignaient, le respectaient et l’écoutaient ! Même les tigres et les lions et, vous me croirez si vous voulez, même les hommes avaient du respect pour lui. C’était quelqu’un !
Il était né en Afrique, où vivaient ses parents, libres comme l’air, les rois de la savane ! Tout jeune, il a été séparé d’eux et emmené de force à Paris, en France, au Jardin des Plantes (que vous connaissez peut -être !), puis il a été échangé contre un rhinocéros indien du zoo de Londres où il a donc passé 17 ans.
Vous n’imaginez pas ce que cela peut être que d’être privé de ses parents quand on est tout jeune, même pour un éléphant, et privé de la liberté !
Pour moi, c’est différent. Mes parents m’ont raconté... Nous sommes des éléphants d’Asie, et là - bas, depuis des centaines d’années, les éléphants ont pris l’habitude de travailler toute la journée avec les hommes, à dormir dans des enclos. La savane africaine, ils ne connaissent pas ! Alors, hein, vivre dans un cirque ou vivre dans un enclos...
Au Cirque, au moins, on vient nous voir. Les enfants et les grandes personnes nous applaudissent lorsque nous défilons. On nous donne des friandises : moi, j’ai toujours aimé ça car je suis un peu gourmand !
Avec Jumbo, il y a un petit tour que nous aimions faire : je courais après lui. Il faisait semblant d’être courroucé, balançait sa grande trompe à gauche et à droite et me faisait signe d’un hochement de son énorme tête, de marcher derrière lui. Avec ses grandes jambes, il faisait de grandes enjambées. Moi, avec mes petites jambes, je faisais de petites enjambées. Je me laissais distancé, une fois, deux fois, et le rattrappais en courant. Alors, avec ma petite trompe, j’attrapais le bout de sa queue et comme cela, comme si j’avais tenu sa main, nous marchions à la même vitesse. Les gens applaudissaient, les enfants surtout, et cela nous plaisait à tous les deux. Ca, c’était pour la parade et parce que nous nous amusions beaucoup, comme les enfants !
Sinon, il y avait, bien sûr, des numéros beaucoup plus difficiles à réaliser, que les hommes nous avaient appris. Nous savions marcher sur les pattes de derrière, sur les pattes de devant, ou bien nous tenir sur une patte... Danser aussi, faire de l’équilibre... Ah mais, c’est que le cirque est un métier difficile, qui s’apprend longtemps, tout le temps même. Notre travail était de faire plaisir aux enfants, de les émerveiller, comme les jongleurs, comme les clowns, comme les trapézistes. Nous, c’était notre taille, lui le plus grand, moi le plus petit, et nos tours espiègles parce que, là où passait le cirque, les gens ne connaissaient pas les éléphants. Beaucoup n’en avait jamais vu de leur vie.
Nous faisions notre métier d’artiste de cirque et j’ai toujours pensé, et je le pense encore à présent, que c’est le plus beau métier du monde !
Quand il était à Londres, Jumbo était très connu. On venait le voir de très loin et le Prince de Galles, quand il était encore enfant, est même monté sur son dos !
Aussi, quand monsieur Barnum a voulu l’acheter en proposant 10 000 dollars, ce fut un scandale immense : les gens, les Anglais, ne voulaient pas que Jumbo parte en Amérique ! Les journaux ont tous parlé de lui, se déchaînant contre monsieur Barnum. Des milliers d’enfants lui ont écrit pour qu’il renonce à emmener Jumbo. Même la Reine Victoria et, bien sûr, le Prince de Galles, demandaient à ce que Jumbo reste en Angleterre.
C’était presque une révolution, tellement les Anglais l’aimaient !
Mais rien n’y fît : Jumbo est devenu Américain et est entré dans le port de New York le 9 avril 1885, à bord d’un gros bateau, l’ « Assyrian Monarch » et une foule immense l’attendait sur les quais.
*
Quand Jumbo est mort, monsieur Barnum a dit : « Il est mort héroïquement, en se sacrifiant pour sauver Tom Pouce ».
Mais l’histoire ne s’arrête pas là : son corps fut embaumé, comme celui des pharaons d’Egypte !
Et monsieur Barnum, encore lui, écrivit au professeur qui dirigeait les opérations d’embaumement « Que l’animal paraisse aussi grand que possible. Qu’il ait l’air d’une montagne. »
*
* *
Quand je pense à cette lointaine période de ma vie, quand j’évoque Jumbo... C’est comme s’il était toujours là !
Il est dans ma mémoire et y sera encore à la fin de ma vie.
Et quand je raconte cette histoire, c’est comme si je mettais mes souvenirs dans VOTRE mémoire !
Je vous l’ai dit : je suis très vieux et je dois bientôt partir. En vous racontant l’histoire de Jumbo, c’est pour qu’il continue à vivre en vous : tant que vous vous en souviendrez, il existera réellement... dans vos pensées !
***
Serge D.
"Rives et Rivages" Ed. Nomade (Henvic)
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05 août 2009
LA FERME DU LOUP GRIS
*
Il y avait autrefois, dans ces forêts sauvages, beaucoup de mystères et d’enchantements…
Un vieil homme, assez fol, disait-on, un homme des bois, y avait lié amitié avec un loup, un grand, fort et majestueux loup gris qui le suivait partout et nul n’aurait songé à nuire au vieil homme : il y avait trop la peur d’être mordu et dévoré par le fauve ! Et pourtant, il faut dire qu’on avait pris l’habitude de l’apercevoir, parfois, aux environs du village, toujours accompagné sagement de son loup… Les enfants furent les premiers à, d’abord, s’apprivoiser de la proximité de ces deux-là, ensuite rejoindre leur compagnie. Après les peurs, venaient les rassurements : les enfants étaient en sécurité et les parents s’y habituèrent. Ainsi entre les gens du village, qui étaient peu fortunés mais de cœur généreux, et le fol des bois, des relations s’étaient tissées au fil du temps, chacun demeurant en son domaine et respectant celui des autres : le village et les champs, aux habitants, la forêt au vieil homme et à son loup et tout allait bien ainsi dans le meilleur des mondes !
Oui, il faut dire que les enfants se hasardaient maintenant jusqu’à la clairière où s’élevait la cabane du vieillard et avaient nommé cet endroit la « Clairière de l’Enchanteur ». C’est que on le disait magicien car, bien sûr, pour faire ami avec un tel animal, il fallait certainement user de magie et enchantements !
*
Parfois, jadis, les habitants partaient durant plusieurs jours jusqu’à l’autre bout de la forêt qui était fort loin, vers d’autres villages, vers la ville pour y vendre leurs produits et se fournir en matériels et instruments que ne pouvait rapporter le colporteur. Ils en profitaient pour chasser la viande et recueillir toutes sortes de fruits sauvages que fournissait à foison la forêt. Ils boucanaient ou salaient la viande, séchaient les fruits qui rempliraient les ventres affamés durant la saison froide.
Dans ces endroits reculés, presque perdus, il y avait une vaste et basse caverne qui était autrefois le lieu de rendez-vous des amoureux, presque un sanctuaire païen, où il était bon de se recueillir avant de former les vœux qui font de bons mariages. Cette caverne devait être enchantée comme le reste de la forêt car, parait-il, les jeunes femmes en mal d’enfant y devenaient fécondes et il leur naissait un beau garçon ou une gentille demoiselle dans l’année !
Et puis un jour, on ne sait comment, de bien vilaines sorcières, très laides et surtout bien méchantes à ce qu’il parait, y sont venues gîter et ces lieux enchanteurs ont été définitivement désertés et évités. Aux enfants qui n’écoutent pas leurs parents, on raconte qu’ils ne doivent jamais aller là-bas sous peine d’être dévorés, mais je crois que c’est surtout pour leur faire peur :
- Si tu n’obéis pas à ta maman, je t’emmène à la caverne et les sorcières te mangeront !
*
Cet endroit maudit est le domaine d’un chevalier guerrier qui est apparu dans cette région à la même époque que les sorcières. Il s’illustra lors de la dernière croisade mais personne ne sait, au demeurant, ni qui il est, ni d’où il vient véritablement.
Il faut dire que les croisades, menées au nom du Christ, ont souvent attiré des seigneurs de guerre, avides de pillages et de sang, qui se faisaient ainsi une renommée sur la terreur qu’ils inspiraient tant à leurs ennemis qu’à leurs propres troupes.
Il en était ainsi du Chevalier de « La Croix sans Tête », comme on l’appelait, qui avait gagné son autorité à force de bravoure sur les champs de bataille mais qui avait commis tant d’atrocités, tant de vilénies, qu’il était honni de ses pairs. Vainqueur de ses ennemis, féroce et sans pitié, il ne laissait aucun prisonnier qui n’eut auparavant été éventré ou empalé !
Comble de malchance pour les habitants de ces contrées, son épouse était plus féroce encore, plus avide et tenace s’il se pouvait et l’on disait, en confidence, qu’elle était la reine des sorcières.
Les deux méchants avaient fait un sombre château, une forteresse inexpugnable que l’on évoquait rarement, toujours à voix basse et la peur dans les yeux pour le nommer le « Repaire des Ogres »
*
Le vieillard des bois, libre avec son loup, n’avait nulle peur du chevalier, non plus que de ses alliées les sorcières. Il était pourtant sans cesse en but à la vindicte et aux persécutions des malfaisants et finalement il en vint à s’éloigner, s’exilant dans une lointaine contrée, en quête de calme et de paix. Il enjoignit à son loup d’aller rejoindre ses frères sauvages pour renouer avec les habitudes ancestrales, pour chasser en bande ce qui, comme chacun sait, est autant pour les loups un plaisir qu’une nécessité.
Mais, sans doute parce qu’il s’ennuyait du vieil homme, après une longue absence le loup s’en revint dans la Clairière où il ne retrouva pas le vieux magicien. Il erra longtemps, l’âme en peine, car il avait de la souffrance, et hurlait à la mort, rôdant autour du village plus qu’il ne devait. Lorsqu’il était accompagné du vieil homme, les villageois n’en avaient nulle crainte mais, un loup de cette taille, près de chez vous et qui hurle ainsi à la mort n’est pas très rassurant ! Les peurs d’antan revinrent, plus vigoureuses, plus fortes. Les nuits de pleine lune, son hurlement était à fendre l’âme mais aussi à faire naître la terreur ! Une ferme éloignée du village avait, semble-t-il, sa faveur car il rôdait chaque nuit autour des murailles épaisses. Du bétail fut égorgé sans que l’on puisse savoir jamais si le loup était ou non l’auteur de ces meurtres. N’empêche ! Les gens de la ferme prirent peur et quittèrent leur maison. La panique s’installait peu à peu, s’insinuait partout, insidieusement…
On fit venir un chasseur fameux, un louvetier qui, par bravade sans doute, promit à qui voulait l’entendre qu’il débarasserait bientôt le pays de la « Bête Sanglante ». Il faut dire que ce chasseur, sans médire de ses mérites, aimait courir les cabarets et lever le coude assez facilement pour peu qu’un de ses auditeurs allonge pour cela quelques écus bien sonnants et trébuchants ! Avant qu’il n’entreprit véritablement la traque,on le ramassa à plusieurs reprises fin saoul, répétant à qui voulait l’entendre ses magnifiques exploits passés ! Pour sûr, les villageois lassés par ce saoulard plus riche de prétention que d’écus, de paroles que d’actions, l’aurait bientôt chassé lui-même s’il n’avait compris tout seul, car il n’était pas sot, qu’il était temps pour lui de se mettre à la besogne.
Il entreprit alors la traque qui ne fut pas très difficile car le loup gris, habitué aux hommes de par la compagnie du vieux magicien, ne se méfiait pas assez de ceux-là. Le louvetier le serra aux abords de la ferme isolée et tira presqu’à bout portant la grenaille qui portait la mort.
Longtemps, longtemps dans le village, comme un remord, on parla, avec émotion cette fois, de la plainte déchirante qu’exhala le loup avant de mourir, plainte qui, étrangement, rappelait celle d’un enfant.
Le chasseur victorieux, et fier de lui, ramena le cadavre ensanglanté du loup sur la place de l’église. Quelques femmes qui passaient par là se signèrent, troublée par la majesté persistante de l’animal au-delà de la mort. Le louvetier s’alla désaltérer à l’auberge voisine, où il logeait. Il ne se fit pas prier pour raconter son histoire, en accentuant chaque péripétie pour augmenter d’autant son mérite. Et comme il parlait beaucoup, il fallait beaucoup de vin ! Quand tout le monde fut parti, le chasseur, ivre de sommeil et de son goût immodéré pour la boisson, s’assoupit, s’écroulant sur la table de chêne, son gobelet renversé au bout de ses doigts qui s’en étaient dessaisis.
La nuit fut calme…
Lorsqu’aux aurores le village commença à s’éveiller, la mémoire s’en revint peu à peu dans les esprits, le souvenir de la traque et de la mort du loup ! Et avec elle, celui du chasseur laissé ivre-mort sur la table de la taverne et qu’il fallait bien payer maintenant !
On le chercha vainement partout : il était disparu sans avoir touché son gain, sans avoir emporté ses affaires. On le rechercha longtemps, jusqu’auprès de la tanière des sorcières, jusqu’aux portes de la sombre demeure du Chevalier. Jamais personne ne le revit : il était disparu, totalement disparu, comme s’il n’avait jamais existé, n’eussent été ses armes et ses chausses !
Le chasseur était disparu. Mais aussi le cadavre du loup gris !
Et c’est là que commence vraiment le cauchemar à la ferme où le loup avait été acculé et tué car, chaque nuit, qu’il y eut pleine lune ou nuit noire, de longues plaintes se firent entendre : les plaintes du loup assassiné, les plaintes d’enfant ! Et ces plaintes faisaient le tour de la maison, comme si le loup longeait la muraille d’enceinte cherchant par où entrer !
Et cette ferme, jamais plus personne ne voulu y habiter. Elle aussi était morte et, peu à peu, disparaissait sous les végétations : ronces, viorne, acacias, vigne vierge et lierre.
Aujourd’hui, on peut encore voir les ruines désolées de cette ancienne ferme, ses lugubres pans de mur. Les parents recommandent aux enfants de s’en tenir éloignés mais ceux-ci, je ne sais pourquoi, n’ont de cesse de s’en approcher : pas d’y pénétrer, non - En cela ils obéissent à leurs parents ! - mais de s’en approcher, de sentir et entendre ce que racontent les pierres vétustes, envahies de mousses et de lichens, le drame qui jadis prit naissance en cet endroit…Les enfants, comme s’ils désiraient rompre le charme, la malédiction de l’amitié de l’animal trahie par leurs ancêtres !
Et le soir, quand la lune est pleine,du côté de la « Ferme du Loup Gris », les habitants vous diront que l’on entend encore de longs gémissements, des plaintes qui sont, non pas comme un reproche mais comme un appel.
C’est l’animal qui recherche toujours désespérément son ami disparu, le vieux magicien, et hante les ruines abandonnées.
***
Serge D.
"Rives et Rivages" (Contes et Nouvelles)
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MELANIE, FEMME D’OUESSANT
« L’île où tu es né, c’est là que tu dois vivre.
On peut t’obliger à partir, il faudra que tu reviennes. »
Henri Queffélec - « Un homme d’Ouessant »
1
Mélanie Goazec, épouse Derrien …
Mélanie, tout le monde l’appelle Soazic , allez savoir pourquoi ! Soazic , c’est Fanchenn : Fanchon, Françoise en français. Décidément, il faut tout vous dire !
Des drames, à Ouessant, tout le monde en a connu : des frères, des pères, des maris, des fiancés qui ne reviennent jamais de leur engagement dans la Marine et seules, les croix de « pröella », au cimetière, témoignent encore de ces drames. C’était la « Royale » dans le temps, mais à part le nom, ça n’a guère changé ! La famille de Mélanie, les Goazec, avait, elle aussi, connu son lot de misères et, par dessus le marché, la mort soudaine, par une nuit de tempête, de la première née, la petite fille de quatre mois qu’ils avaient prénommée « Françoise » !
Mélanie est venu en second, deux ans plus tard.
Quand un petit vient de naître et qu’on lui fait porter le nom du disparu, c’est pas bon, c’est comme lui dire :
- Tu es un enfant de remplacement !
Et ça, c’est pas possible, ça ne peut pas se faire. Et l’enfant, toute sa vie, se sentira comme responsable : ça peut le rendre plus combatif, certes, mais l’échec, auquel tout le monde est plus ou moins confronté à certains moments de sa vie, est pour lui plus terrible que pour un autre !
Les Goazec étaient de braves gens, les plus braves d’entre les braves. Les gens les aimaient bien, pas seulement à Kernigou et Lampaul qui n’est pas loin, mais par toute l’île, de Penn Arland à Kadoran, de Feunteun Velen à Loc Gweltas, car ils ne refusaient jamais de donner un coup de main à celui qui en avait besoin, ou bien partager leur pain s’il le fallait et, s’ils n’en avaient pas, les patates ou la soupe de rigadelles pêchées dans les rochers à marée basse.
Quant à l’amour, ils en étaient plus riches que de pièces d’argent ! Ils aimaient leur cadette, Mélanie, la couvaient peut-être un peu trop : dame, quand on a perdu un enfant !…
Mais, être rempli de bonté et d’amour n’a jamais empêché de commettre des erreurs !
C’est comme ça que lui est venu son surnom de Soazic à Mélanie ! Et c’est vrai qu’elle s’est toujours sentie responsable des siens, toujours à se faire du mauvais sang pour eux, les parents puis, ensuite son mari, son fils, et par dessus le marché les parents de son mari, les Derrien !
C’est une femme courageuse, c’est une femme d’Ouessant !
2
Mélanie n’a jamais vécue en dehors de l’Ile. Le « continent », certes, elle y est allée.
Quelquefois !
Elle connaît Le Conquet, et puis Brest, et d’autres villes encore : surtout pour leurs foires. On travaillait dur autrefois mais, deux ou trois fois l’an on allait dans les foires pour vendre les quelques produits récoltés, essayer de rapporter quelque argent frais et aussi quelque matériel nouveau, de bons vêtements et, surtout, rencontrer les amis du « continent » : on n’est pas des sauvages quand même !
A présent, bien sûr, ça n’est plus comme par le passé où l’on savait vraiment s’amuser !
Parce que, vous savez, c’est quand on a soif que l’eau est bonne, c’est quand le soleil tape dur que l’ombre est bienvenue. Et quand on travaille de l’aube au coucher du soleil, on aime la fête, la vraie fête !
Mélanie, ou Soazic - comme vous l’entendez !- aimait particulièrement la foire de Landerneau.
Il faut dire que c’est là qu’Yfig (ou Yves, en français !) s’est déclaré. Oh, il y a bien longtemps ! Depuis, bien de l’eau a coulé par le Fromveur, et des bâtiments imprudents aussi !
Yfig a depuis longtemps rejoint ses parents dans le cimetière de Lampaul, en contrebas de l’église. Il s’est brisé le dos à cause d’une mauvaise chute alors qu’il réparait son toit abîmé par la tempête. Il ne reste plus, pour attester de son passage sur cette terre de souffrance, qu’une pierre gravée que Mélanie entretient soigneusement et où elle se recueille souvent.
Yfig, bien sûr, Mélanie le connaissait depuis toujours. Il était né dans l’île, comme elle. Ils avaient fréquenté la même école et le patronage qu’animait le recteur de l’époque. Et cela les avait rapproché. Et puis leurs deux familles avaient des intérêts communs : les champs d’orge, les pommes de terre, les oignons, les moutons. Et la pêche aussi, bien sûr ! Les travaux sont plus aisés à faire quand on se donne la main. D’autant plus qu’à l’époque, on allait vendre directement les produits du dur labeur sur les foires du continent.
Particulièrement à Landerneau, justement !
Mélanie et Yfig n’ont pu avoir qu’un garçon, Elie qui, très tôt, a voulu quitter l’île pour courir le monde. Marin il est devenu et revient de moins en moins souvent sur l’île. Finalement il s’est installé dans un pays lointain, là-bas, en Amérique du sud. Sur une île : que voulez-vous ? On ne se refait pas !
Les nouvelles sont rares. Mélanie est seule à présent. Elle soigne quelques moutons que, la plupart du temps elle ne voit pas parce qu’ils paissent en liberté.
Si vous êtes déjà allés à Ouessant, vous n’avez pu manquer de rencontrer ces étonnantes bêtes qui semblent être les véritables habitants de l’île !
Mélanie entretient soigneusement son potager, protégé par des murets de pierres sèches. On dit toujours que les oignons qu’elle fait pousser sont les meilleurs de toute l’île !
L’Eglise ? Bien sûr qu’elle fréquente l’Eglise ! Yfig et elle s’y sont mariés. Elie y a été baptisé. C’est une bonne chrétienne et elle a toujours entretenu les meilleures relations du monde avec monsieur le Recteur, « que Dieu bénisse » !
Seulement voilà, comme je l’ai dit tout à l’heure, Mélanie est seule, très seule. Elle connaît chaque personne sur l’île mais, avec l’âge, vous savez ce que c’est, les caractères ne sont plus malléables, ils se détériorent, et Mariannig qui était son amie depuis l’enfance, Katel qui avait suivi le catéchisme et fait sa communion avec elle, Gaïd qui, en un temps aurait bien voulu lui prendre son Yfig - jusqu’à ce qu’elle rencontre Pierig !- lui sont devenues comme des étrangères. Les éclats de rire, les silences complices se sont ternis avec le temps…Elles sont femmes d’Ouessant et le resteront jusqu’à leur dernier souffle. Chacune d’elles honore le Seigneur, la très Sainte Vierge et monsieur le Recteur, « que Dieu bénisse », qui est le plus saint homme qu’elles ont jamais connu, mais l’amitié a fait place à la méfiance !
Dans la lande, dans le creux des rochers, on dit que l’ancienne religion, celle des korrigans, de Morgane la fée, de Myrdynn l’Enchanteur y a encore quelques racines, qu’elle subsiste et que, parfois, quand le temps est aux tempêtes, on y entend des voix, des plaintes qui parlent encore à ceux d’aujourd’hui…
Il ne faut pas oublier la particularité de l’île. Pas loin du Conquet, pas très loin de Brest, à deux brassées de Molène, mais séparée du monde par le Fromveur, ce bras de mer qui coule entre les îles, est toujours un passage dangereux qui prélève, encore aujourd’hui, son dramatique et consternant tribut.
Alors, comprenez-vous, les divinités marines ou terriennes, qu’elles soient chrétiennes ou païennes, sont toutes bienvenues pourvu qu’elles protègent les habitants quand ceux-ci les invoquent. Il ne manque pas de lieux, et pas seulement sur Ouessant, où les ex-veto témoignent de l’efficacité des invocations !
Morgane, la fée… Les « morganed », ces « filles nées de la mer » font toujours naître la crainte et le respect, partout sur les côtes de Bretagne et plus particulièrement dans les îles.
Mieux vaut se les concilier !
Mais vous savez, tout ce petit monde déifié se côtoie et coexiste sans trop de difficulté.
Pensez donc : depuis le temps !
3
Mélanie réfléchit beaucoup. Dans la lande, avec ses moutons, dans les rochers quand elle cueille, seule, les berniques pour faire une soupe, dans son jardin qu’elle soigne autant qu’un enfant chéri… Seule, parce que Mariannig, Katel et Gaïd font bien trop de simagrées à l’Eglise. Et monsieur le Recteur qui semble apprécier ces comportements, qui les encourage peut-être !
Mélanie ne va plus que rarement à la messe. Elle compense cela en se rendant chaque jour à l’Eglise quand celle-ci est vide. Elle ne participe plus jamais aux processions.
Un jour, le Recteur qui est un brave homme - même s’il n’est pas d’Ouessant !- interpelle Mélanie alors qu’elle passe devant le porche de l’Eglise :
- Oh, Soazic… Pardon : Mélanie ! comment vas-tu ? Je n’ai pas souvent l’occasion de te voir à l’Eglise… Tu évites les offices ?
- Bonjour monsieur le Recteur… C’est vrai, je ne viens pas à tous les offices mais… Je viens souvent prier dans l’Eglise .
- C’est vrai, c’est vrai : je le sais que tu viens prier, mais il n’empêche !
- Vous savez, monsieur le Recteur, une vieille femme comme moi, Dieu lui pardonne ! Et puis, dans la lande, dans mon jardin, dans ma maison, j’ai mes voix ! Elles me parlent et je leur réponds. Elles sont partout présentes.
- Des voix qui te parlent ? Et qui ça donc?
- Les esprits de la lande, les esprits de l’île…
- Mais… Qui sont-ils ces esprits ?
- Je ne sais pas moi : peut-être les esprits des morts, peut-être les korrigans !
- Mais Mélanie, et Dieu dans tout ça ?
- C’est pareil !
- Comment ça pareil ? Que veux-tu dire ? Ne crains-tu pas de blasphémer ?
- Ah, monsieur le Recteur, je suis une bonne chrétienne. Je ne blasphème pas. Les esprits me parlent, c’est tout. Moi aussi je leur parle et ils me répondent.
- Et Dieu ?
- Je m’adresse à lui quand je suis à l’Eglise. Quand j’y suis seule, il me répond.
- Mais Dieu répond toujours quand on s’adresse à lui…
- Il me parle. J’entends sa voix !
- Tout ça ne me plait pas beaucoup, tu sais ! Tu vis trop seule. Tu devrais revenir régulièrement à l’office, avec les autres. C’est très important de se retrouver avec les autres !
- Bien, monsieur le Recteur, je suivrai votre conseil. Je ne vais pas vous déranger plus longtemps. Au revoir, que Dieu vous garde.
- Dieu te protège Mélanie. A bientôt ».
Mélanie, sincère, n’en fit rien cependant et ne revint pas aux offices. Ses visites quotidiennes à l’Eglise se poursuivent mais ceux qui la croisent parfois peuvent noter combien elle s’enfonce de plus en plus dans la solitude, ne répondant que rarement aux signes amicaux des gens de Kernigou ou de Lampaul, qui la connaissent bien et qu’elle même connaît de longue date. Ils se disent :
- Ah, là là ! Soazic est encore dans ses pensées ! Je devrais bien lui faire une petite visite…
Mais le temps passe vite à ceux qui travaillent durement et Soazic-Mélanie n’a toujours pas de visite, est toujours seule ! Et, d’ailleurs, personne ne peut savoir comment elle réagirait car on voit bien que son caractère s’assombrit chaque jour un peu plus.
4
Ouessant, « Eusa », est une partie du monde retirée du monde, au delà de l’endroit où la terre est finie. C’est déjà un autre monde ! Ses habitants ont tendance à la considérer comme le « vrai » monde, un peu même comme le nombril du monde !
Quand ils se rendent au Conquet ou à Brest, ils précisent bien qu’ils vont « sur le continent » pour bien distinguer la Bretagne continentale de la Bretagne insulaire. Deux mondes, si loin, si proche, qui s’entrecroisent parfois mais jamais ne se superposent !
Mélanie, dans son île en dehors du monde, en dehors du temps, s’enfonce peu à peu dans une solitude totale. Ses brebis deviennent, peu à peu, ses seules compagnes.
Ses brebis… et ses voix !
Les brebis ne parlent pas : c’est connu… Mais les voix ? Celle des korrigans ou des disparus ? Allez savoir !
Et d’ailleurs, n’est-ce pas un peu la même chose ?
Ces dernières années, Mélanie a vu s’estomper les Esprits pour le laisser parler, Lui, l’Esprit, Dieu… Il a pris Mélanie en sympathie et amitié, faut croire, car les intonations de Sa voix ne sont certes ni de la pitié ni de la compassion. Elles sont à la fois douces et fermes, chaleureuses. Mélanie pense, mais elle n’ose lui en demander la confirmation, qu’Il souhaite qu’elle soit son interprète sur terre et plus précisément sur l’île d’Ouessant qu’elle serait alors, en quelque sorte, chargée d’évangéliser.
Un jour, après un long silence, Sa voix dit à Mélanie :
- Mélanie… Viens dans mon Royaume.
- Mais, Seigneur, comment le pourrais-je ? se lamente-t-elle.
- C’est très simple…
Et dans l’instant Mélanie est entourée d’une vive clarté, enveloppée est plus juste car, aussitôt revenue de son extrême surprise, elle se rend compte qu’elle est toute légère et qu’elle flotte au centre d’un volume en forme d’ovoïde, comme un œuf translucide qui lui permet de voir tout ce qui l’environne. Oui, c’est cela : un œuf géant, lumineux, translucide, qui diffuse une lumière chaude, presque blanche sur le pourtour, puis jaune paille, ocre et enfin orangée au fur et à mesure qu’on se rapproche du centre. Elle s’y sent spontanément en parfaite sécurité, protégée, comme s’il s’agissait d’un second corps inviolable. A part cela, elle ne ressent rien de particulier. Aucun mouvement perceptible, aucune vibration, et pourtant, en silence et comme immobile pour Mélanie, l’engin s’éloigne de l’île à une vitesse prodigieuse. Elle peut voir s’éloigner la Terre, comme une boule bleutée, très jolie d’ailleurs, qui d’abord occulte tout le ciel et qui, au fur et à mesure, prend la dimension d’un ballon, puis d’une balle.
La planète bleue, c’est la planète bleue !
Et près de la Terre, cette boule pas plus grosse qu’une boule de billard, ce doit être la Lune…
Mais bientôt, ce paysage disparaît pour ne laisser place qu’à l’immensité nocturne parsemée de la pâle lueur des étoiles.
On pourrait penser que Mélanie, surprise, serait paniquée par cette incroyable aventure, elle qui n’avait pratiquement jamais quitté son penty dans l’île : et bien non, pas du tout. Elle reste calme, totalement détendue et sereine, curieuse, bien sûr, et émerveillée.
Comment aurait-elle pu imaginer pareille aventure ? Se retrouver ainsi dans l’espace à des millions de kilomètres de chez elle, dans les immensités intersidérales : jamais elle n’avait seulement subodoré que quelque chose de ce genre puisse exister ! Certes, elle avait bien entendu parler des explorations dans l’espace, de la compétition des russes et des américains pour la conquête de ces territoires inviolés, mais cela restait vraiment le cadet de ses soucis !
La luminosité de l’engin, si intense quand il est apparu, s’estompe à présent et elle baigne dans une sorte de douce et chaude clarté extrêmement reposante. La nuit peuplée d’étoiles, le silence et l’immobilité ne lui pèsent guère. En levant la tête, elle peut distinguer l’équivalent du ciel étoilé qu’elle connaît, tout proche, comme à portée de main. Mais sous ses pieds, au – delà de ce qui peut être les parois de l’astronef, rien que le noir le plus absolu, le plus dense ! Elle ne connaît pas grand chose des espaces infinis mais elle a déjà entendu dire que la lumière, qu’elle pensait instantanée, voire immanente, avait une vitesse.
Et cela l’avait troublée : la vitesse de la lumière !
Quelle notion étrange… Et là, tout à coup, elle prend instantanément conscience, comme une révélation, que, si tout disparaît autour et au-dessous de la capsule, qu’elle n’aperçoit plus aucune étoile, c’est que … l’engin se déplace à une prodigieuse vitesse, même s’il parait immobile, et que la lumière ne peut pas le rattraper !
C’est à ce moment seulement que Mélanie ressent un sentiment d’angoisse, très faible, il est vrai ! Rien de comparable avec les soucis qu’elle pouvait avoir, autrefois, pour la santé et le devenir de sa famille, d’Yfig, d’Elie…
Elle murmure pour elle :
- Oh, mon Dieu, que vais-je devenir ?
La voix qui ne s’est pas manifestée depuis le départ d’Ouessant, lui répond doucement :
-Ne t’inquiète pas Mélanie. Ne t’ai-je pas dit que je t’emmenais dans mon royaume ? »
Il fallut beaucoup moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire pour contourner le soleil et les planètes et poursuivre l’impensable voyage jusqu’à une immense région de l’Univers où, peu à peu, l’obscurité disparaît en même temps que la voûte étoilée.
A présent, des formes, des couleurs, des lumières douces enveloppent l’astronef, comme pour le caresser, l’accueillir.
- Se peut-il que ces formes soient… vivantes ?
- Oui, Mélanie, toutes ces formes, toutes ces couleurs, mais les sons aussi, les musiques… Tout ce que tu vois et entends fait partie de mon royaume. Pas besoin de corps, de limite : un univers d’ondes.
Mélanie reste sans voix.
Fille de Bretagne, fille d’Ouessant, elle sait ce que c’est que l’immensité des mers. Elle sait aussi que celles-ci sont habitées Les « morganed », ces filles « venues de la mer », sont des ondines.
Oui, Mélanie peut comprendre qu’au royaume de Dieu, les êtres sont désincarnés, la vie n’ayant plus besoin d’organismes pour s’exprimer !
C’est une fabuleuse révélation. Comment expliquera-t-elle tout cela ? Avec son pauvre langage, ses mots à elle. Comment pourra-t-elle dire la réalité de toutes ces merveilles ?
- Ne te fais aucun souci. Cela ne sert à rien de raconter ce que tu vois : personne ne te croira ! Mais viens, si je t’ai fait venir jusqu’ici, c’est parce que j’ai besoin de toi pour porter mon message. Ecoute moi attentivement : il n’y a pas Dieu, un être seul, unique, omniprésent… Il y a l’ensemble de ce que ressentent les êtres vivants, tous les êtres vivants, leurs joies, leurs souffrances, leur haine et, surtout, leur amour car c’est de cela dont Je suis l’expression. Tant que les humains seront capables d’amour, je serai un Dieu vivant. Tant qu’ils croiront en moi, j’existerai car, c’est eux qui m’ont créé. J’existe par eux, Je suis eux ! Ecoute : Dieu a besoin des hommes. Il est faible et sans aucun pouvoir si l’amour disparaît dans le cœur des hommes. En ce sens, je suis un Dieu d’amour, pas de haine, pas de vengeance : on raconte toute sorte de choses qui sont fausses. En mon nom, on a allumé des bûchers, on a dressé des potences… Tout ceci, par nature m’est étranger comme ça l’est dans l’amour que tu portes aux tiens !
« Ce qui importe, c’est que tu vives en conscience avec ce que tu ressens profondément : tel est Mon message !
5
Le voyage fantastique ne dura sans doute pas très longtemps car Mélanie n’eût pas le souvenir du retour. Elle se retrouva chez elle, fatiguée, épuisée par tant d’émerveillements. Le sommeil la prit tout à coup, assise à la grosse table de ferme qui lui venait de ses parents. Elle dormit dans cette position incommode jusque dans le milieu de la matinée.
C’est peu de temps après le « voyage » que les choses se sont gâtées à Ouessant.
C’était jour de Pentecôte. Mélanie s’était un peu rapprochée de l’Eglise. Le prêtre faisait son sermon et les femmes, comme d’habitude, donnaient la réplique. Parmi elles, Mariannig, Katel et GaÏd, les anciennes amies de Mélanie, en faisaient plus que toutes les autres et se poussaient en avant pour se donner en spectacle. Ces comportements, depuis longtemps, l’agaçaient prodigieusement !
Et puis, ce Recteur en qui elle avait eu confiance par le passé, il répétait toujours les même chose, il ânonnait des choses banales, insignifiantes, insipides en regard de ce qu’elle savait des merveilles de l’au-delà, de la vraie foi !
Eut égard à ces réflexions, on peut dire que la procession se déroulait tranquillement, sérieusement, selon des rites immuables. Le soleil matinal donnait un éclat bien particulier aux maisons, aux murs, aux pierres de l’Eglise et à celles du cimetière, en contre-bas, qui, à cette époque de l’année est plaisant aux yeux, riche de fleurs apportées en quantité par les familles qui se souviennent : on aurait dit que tout cela prenait vie !
D’habitude Mélanie, si elle ne participe pas à la Procession, la suit néanmoins à distance dans le recueillement le plus fervent.
Mais là, sachant ce qu’elle sait, et voir ces pauvres dindes qui se dandinent, elle ne peut y tenir : la manifestation religieuse prend des allures par trop dérisoires ! Elle se rapproche de la foule et, tout d’un coup, prend la parole, ce dont on avait oublié qu’elle était capable ! Avec la volonté farouche d’être entendue de tous, d’une voix forte, elle clame :
« Ce n’est pas vrai ! Ce que dit le Recteur n’est pas la vérité. Il ne peut être inspiré par Dieu, il blasphème ! Je le sais moi, je connais la vérité. Je connais le royaume de Dieu. Il m’a donné pour mission de rétablir la Vérité. Je possède la vraie Foi : ne l’écoutez pas ! »
Cela fait un bel effet de surprise, oui, gast !
D’autant plus que de mémoire de Ouessantin, on n’avait jamais entendu Mélanie faire un si long discours : comme quoi on ne sait pas toujours ce dont sont capables les gens que l’on croit bien connaître !
Après l’effet de surprise, il ne faut pas longtemps pour que Mélanie ceinturée, le docteur Manach appelé lui fasse une piqûre de tranquillisant qui l’expédie pratiquement sur le champs dans les bras de « Morphée » !
Toutes dispositions sont immédiatement prises , certificat médical descriptif, certificat du Maire, la gendarmerie, l’accord téléphonique, etc, pour la conduire, dûment surveillée, sur le continent, à l’Hôpital !
6
Hôpital psychiatrique s’il vous plait !
Mélanie y est bien reçue, avec ménagement, gentillesse et plein de sourires. Bien sûr qu’elle n’est jamais venue ici : ni dans cet hôpital, ni dans aucun autre ! Mais là… De surcroît, dans une ambulance sécurisée avec deux personnes pour la surveiller !
- Vous verrez, vous serez bien ici ! Le docteur vous reçoit tout de suite…
Et puis le médecin qui n’est pas impliqué dans la vie de l’île, qui ne connaît même pas Ouessant, qui n’y a jamais mis les pieds, l’écoute… Il est jeune encore et c’est la première fois qu’il est confronté à une histoire aussi peu banale, étrange parce que nimbée de cette intime conviction qui donne vie à toute chose.
Il est attentif à ce que dit Mélanie, il sait écouter, le toubib, et peu à peu il capte sa confiance.
Et elle, qui vit quasiment retirée du monde, de son monde, qui n’a fait que peu d’années d’école, qui n’écoute presque pas la radio, n’en est pas moins intelligente, très intelligente.
Et sensible !
Elle comprend que ce médecin est là pour lui apporter de l’aide : il est, à vrai dire, la première personne qui l’entend vraiment. Il ne juge pas comme monsieur le Recteur, il ne critique pas comme les voisins, il ne se moque pas comme le font Mariannig, Katel ou Gaïd! Il la comprend…
Le traitement n’a pas besoin d’être important et, du reste, il est rapidement arrêté : ce qui compte, c’est le dialogue établi avec le médecin qu’elle voit chaque jour, c’est la relation établie avec les infirmières, avec les autres personnes.
Curieusement, elle se sent bien dans ce lieu assez inconfortable et de sinistre renommée. Elle est parfois surprise par les comportements de certains malades mais, elle-même, étant une personne agréable, la plupart des gens qui l’entourent sont gentils et serviables . Elle noue des amitiés avec des femmes de Bretagne, de Morlaix, Plougasnou, Brest ou Carhaix. Et contrairement à ce que l’on pouvait attendre, jamais aucun problème relationnel ne survient: peu à peu, elle cesse de se retirer, de s’isoler !
La voix ne se manifeste plus, mais, prudente, elle pense de toute façon il serait sage de n’en point parler ! Elle garde ses convictions pour elle ou bien s’en ouvre au docteur.
Et puis un jour, elle s’en vient le trouver dans son bureau, le docteur, alors qu’il y est seul :
- Docteur, c’est pas le tout : vous êtes bien gentil… Tout le monde est gentil avec moi ici, mais… Ca va être le moment de planter mes oignons, là-bas, sur l’île. Je voudrais bien y retourner bientôt !
- Oui, bien sûr ! C’est d’accord, Mélanie… Mais vous savez, votre voyage, votre rencontre avec Dieu, il vaut mieux ne pas trop en parler ! A chacun ses convictions : les gens ont le droit de croire ou ne pas croire. Ce que vous avez vécu ne se partage pas si facilement ! La Procession : vous ne pouvez pas intervenir !
Elle rit :
- Ah, docteur… Je sais ce que je sais ! Vous m’écoutez, vous savez que je ne mens pas : vous acceptez ce que je dis mais vous ne me croyez pas ! Ne vous faites pas de soucis pour moi : je ne dirai rien ! D’ailleurs, Il m’avait prévenu : « on ne vous croira pas ». J’aurais dû m’en souvenir ! Son message, ce n’est pas de dire mais de vivre pour être en accord avec soi-même : c’est la seule manière d’être en accord avec Lui !
« Je vais m’occuper de mes moutons et planter mes oignons…Et puis, docteur, si vous venez à Ouessant, prenez garde : l’île est si belle et vous y serez si bien reçu que vous n’aurez plus envie de la quitter !
***
Serge D.
"Rives et Rivages" (Contes et Nouvelles)
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